Stars - Philip Quast (des Misérables)
Un trottoir – plutôt une tranche grâce à sa très grande largeur – sépare cette porte costaude, en fer, belle, verrouillée, de l’espace public de la chaussée. Des piques menaçantes – plutôt des sentinelles muettes – basculent, raides, pointées vers le ciel.
L’atmosphère se crispe.
La hauteur de la porte me semble établir l’importance de
l’espace privé qu’elle clôture – on a l’impression que ce qui existe derrière
ces grilles de fer n’est forcément pas de l’ordinaire
[est-ce plutôt de l’extraordinaire ?
Je tente d’imaginer un Raskolnikov là-dedans]. Le doré des pinces au sommet des grilles fait contraster la couleur prédominante de l’ensemble,
un vert de mer muet, avec une teinte grisâtre, voire malade [selon le symbolisme dostoïevskien].
(Pourquoi cette porte me rappelle tellement Crime et Châtiment ?)
Au cœur de la porte, la peinture jadis bien vernie s’épluche dans un bric-à-brac de
plis. Ce qui laisse un extérieur plus au moins déséquilibré, dont les écailles
de peinture auraient dû se fondre à l’ensemble il y a beau longtemps car le fer
en dessous est complètement rouillé. Je classe trois motifs distincts parmi la
composition palimpseste de la porte :
(3)
et finalement, à l’apogée maximal de la porte, les vestiges de ses journées de
zénith, sous la forme d’une
séquence assez complexe de barres en fer tordues, courbées, pointues, dorées.
(2) puis à mi- hauteur de la porte, une séquence de grille en
fer qui ajoute de la profondeur et ainsi de la personnalité à la vieille
embouchure fermée ;
(1) au niveau plus bas, un mur de fer infranchissable,
autrement dit une feuille vert-malade qui s’étend infiniment, sans aucun point d’entrée à part un { assez grand }
trou de serrure ;
Je pense à l’histoire – puis à l’Histoire – qu’a dû
ressentir cette porte. Alors je m’adresse à elle :
--qu’est-ce que vous pourriez me dire des prénoms qui vous
ont connu tout au long des siècles passés ?
--avez-vous jamais eu d’amis ?
--comment votre quotidien actuel ressemble à celui d’il y a
cinquante ans ; et celui-ci de votre quotidien d’il y a une centaine
d’années ; et celui-ci de votre quotidien d’il y a deux cents ans ; et
ainsi, et ainsi de suite ?
--est-ce que vous aimez le parfum de la pluie qui coule à
travers le trottoir d’en face ?
--c’est laquelle, ta saison préférée ?
--personne ne vous a jamais fait du mal ?
--qu’est-ce qui
m’échappe de toi malgré la prédominance de mes sens la vision, l’odorat,
le toucher ?
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