samedi 1 juin 2019

écriture 5: "porte"

Stars - Philip Quast (des Misérables)



Un trottoir – plutôt une tranche grâce à sa très grande largeur – sépare cette porte costaude, en fer, belle, verrouillée, de l’espace public de la chaussée. Des piques menaçantes – plutôt des sentinelles muettes – basculent, raides, pointées vers le ciel.

L’atmosphère se crispe.

La hauteur de la porte me semble établir l’importance de l’espace privé qu’elle clôture – on a l’impression que ce qui existe derrière ces grilles de fer n’est forcément pas de l’ordinaire [est-ce plutôt de l’extraordinaire ? Je tente d’imaginer un Raskolnikov là-dedans]. Le doré des pinces au sommet des grilles fait contraster la couleur prédominante de l’ensemble, un vert de mer muet, avec une teinte grisâtre, voire malade [selon le symbolisme dostoïevskien].

(Pourquoi cette porte me rappelle tellement Crime et Châtiment ?)




Au cœur de la porte, la peinture jadis bien vernie s’épluche dans un bric-à-brac de plis. Ce qui laisse un extérieur plus au moins déséquilibré, dont les écailles de peinture auraient dû se fondre à l’ensemble il y a beau longtemps car le fer en dessous est complètement rouillé. Je classe trois motifs distincts parmi la composition palimpseste de la porte :

(3) et finalement, à l’apogée maximal de la porte, les vestiges de ses journées de zénith, sous la forme d’une séquence assez complexe de barres en fer tordues, courbées, pointues, dorées.

(2) puis à mi- hauteur de la porte, une séquence de grille en fer qui ajoute de la profondeur et ainsi de la personnalité à la vieille embouchure fermée ;

(1) au niveau plus bas, un mur de fer infranchissable, autrement dit une feuille vert-malade qui s’étend infiniment, sans aucun point d’entrée à part un { assez grand } trou de serrure ;

Je pense à l’histoire – puis à l’Histoire – qu’a dû ressentir cette porte. Alors je m’adresse à elle :

--qu’est-ce que vous pourriez me dire des prénoms qui vous ont connu tout au long des siècles passés ?
--avez-vous jamais eu d’amis ?
--comment votre quotidien actuel ressemble à celui d’il y a cinquante ans ; et celui-ci de votre quotidien d’il y a une centaine d’années ; et celui-ci de votre quotidien d’il y a deux cents ans ; et ainsi, et ainsi de suite ?
--est-ce que vous aimez le parfum de la pluie qui coule à travers le trottoir d’en face ?
--c’est laquelle, ta saison préférée ?
--personne ne vous a jamais fait du mal ?
--qu’est-ce qui m’échappe de toi malgré la prédominance de mes sens la vision, l’odorat, le toucher ?



--Si je vous pose la bonne question, avec les bons mots, le bon accent, le bon ton, finalement est-ce que vous vous m’ouvrirez ?




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