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tourangélule
{ mes expériences à Tours, digestes à la "capsule" }
jeudi 27 juin 2019
dernière écriture : lieu d'apa[ i|y ] sement
Le 27 juin, 2019
Ma chère Sarah,
Je
sais que t’es pas bien habituée d’entendre ma voix de façon si tendre. Ça tranche
avec mes paroles quotidiennement dures, sévères, rigoureuses. Clairement. Mais
je veux que nous commencions à nous adapter, toutes deux, à la douceur. On la mérite.
On la mérite, ni à cause de nos réussites,
ni à cause de nos fautes. On la mérite,
ni grâce à la pitié, ni grâce à la charité. Non : on la mérite puisque nous sommes un être humain, une âme de chair,
un esprit ardent de pamplemousse et persil, de passion et pouvoir. On la mérite car on existe ; tout comme
la mérite n’importe quel autre être vivant.
J’éprouve
plus d’autres tes angoisses caustiques, tes halètements vertigineux, tes hontes
surchargées. Mais je te rappelle, vivement, Sarah : l’acte de te rejeter,
de t’asphyxier, de te renoncer, à cause de ta soi-disant « sur-privilège »
--ça, c’est un acte aussi cruel, aussi irréfléchi, aussi malavisé, que l’acte de rejeter d’autres à cause de leur
soi-disant « dé-favorisation ». Au fond, tu comprends. Au fond, tu
comprends que ta vie reflète non seulement tes actions, mais aussi ceux de tes
parents, de tes grands-parents, de tes arrière-grands-parents, qui ont beaucoup
sacrifié pour créer les opportunités dont tu peux profiter. Au fond, tu en sais
bien tout ça, même de plus ; et je sais que tu sais que je sais. Mais je vois que t’as encore du mal à te donner
la même empathie, la même gentillesse, la même générosité, que tu partages
volontiers avec ceux qui te semblent la mériter de plus. Je te pousse –
doucement – à te tendre la main. T’peux m’écouter avec confiance ; cette fois, je sais que cela te fera du
bien.
Soit
à cause de la canicule, soit à cause de l’herbe ensoleillé du Chaumont, tu ne
cesses de repenser au parc de Miami. J’oublie son nom, mais je suis certaine
que tu sais l’espace dont je parle. Aux canicules de juin-entre-juillet 2016,
tu t’y es réfugiée, l’après-déjeuners qu’on te donnait de l’autorisation de t’y
installer. Tu te souviens le chapitre que t’y es passée des heures à lire, et à
relire, puis à relire encore une fois, puis à relire encore encore une fois ? J’insère le début du passage, pour
que tu puisses le relire maintenant :
…Rien de ce que
Rogue avait laissé ne pouvait être plus mauvais que ses propres pensées. Les
mémoires d'un étrange blanc-argenté tourbillonnaient et sans hésiter, avec un
sentiment d'abandon, comme si cela le soulagerait sa peine, Harry plongea dans
la pensine. Il tomba la tête la première, baignant dans la lumière du soleil.
Ses pieds se trouvaient sur de la terre chaude.
Quand il se
redressa, il vit qu'il était dans une cour de récréation presque abandonnée.
Une énorme et simple cheminée dominait l'horizon éloigné. Deux filles jouaient
à la balançoire, et un garçon maigre les observait de derrière des buissons.
Ses cheveux noirs étaient trop longs et ses vêtements étaient si mal assortis
que cela semblait délibéré : jeans trop court, un manteau minable, un pull-over
qui pouvait avoir appartenu à un adulte, et un tee shirt bizarre. Harry s'
approcha du garçon. Rogue n’avait pas plus de neuf ou dix ans, son teint était
déjà cireux. Son visage mince semblait envieux tandis qu' il observait la plus
jeune des deux filles se balançant bien plus haut que sa soeur…
Je
veux que tu fasses une pause : que tu laisses resserrer ta poitrine, que
tu laisses baisser tes épaules, que tu laisses fermer tes yeux et que tu
respires. Au cœur d’un monde qui t’accablait, tu t’es cramponnée aux pages du récit
là-haut. Je pense que la partie enfantine de ton cerveau espérait –
silencieusement, inutilement – que tu
serais avalée par sa reliure, si seulement tu cramponnais assez fortement, pour
ainsi t’échapper du poids de tes quotidiens, des poids des aspects de toi dont
t’as jamais songé, et donc jamais su de craindre, avant…
Tu
peux rouvrir.
Est-ce que la Sarah de 19, de 20,
voire de 21, ans, aurait pu imaginer une « après-rupture » agréable,
avec sa famille, avec ses proches, avec elle-même ?
Est-ce que la Sarah de 19, de 20,
voire de 21, ans, aurait pu imaginer des journées qui se construisaient hors
des contraintes de la nourriture ?
Est-ce
que la Sarah de 19, de 20, voire de 21, ans, aurait pu imaginer qu’elle se
retrouverait encore une fois au bord de la Loire – souriant ?
T’es
pas encore arrivée au bout, je sais. Mais en rampant, en te traînant lentement,
douloureusement, en courant, en t’écrasant, et en te levant ENCORE ET ENCORE DES FOIS : tu vois que tu n’es
plus là où t’avais commencé ? Tu vois Sarah que tu n’es plus au bord de ta
vie, cloîtrée aux histoires d’autres, en trop craignant de patauger dans la
tienne ?
Je
veux que tu refermes les yeux et te laisser ressentir tes progrès. Et, cela
fait, que t’en sois fière : de toi, de moi, de nous.
Moi,
je suis fière de toi, Sarah.
Je
te laisse pour l’instant, afin que tu puisses bien profiter de l’après-midi
brillant. Saches bien que, même en déambulant les rues cette dernière fois, je
suis toujours là : puisque je fais partie de toi ; et toi, de moi.
« …Avec
toute mon affection… »,
Sarah
*Citations du
chapitre 33 – « Le récit du Prince » -- du tome Harry Potter et les reliques de la morte, écrit par J.K. Rowling et
traduit à la française.
Bande-son : Not
afraid – Basic Tape
dimanche 23 juin 2019
écriture: "Projets d'embellissement de la ville de Tours"
(1) Tout d’abord, réinstaller les feux rouges en plein
milieu des rues où il existe actuellement des passages-piétons... Comme ça, on
n’aurait même plus besoin de lever la tête pour s’assurer que l’on peut
traverser d’un trottoir à l’autre.
(2) Remplacer toutes les croix vertes des pharmacies par des
distributeurs de confetti – rose vif, orange, jaune, de la forme de la partie
du corps concernée. Chaque jour mérite bien que l’on fasse une telle fête à la
santé, non ? Vive le cerveau, le nez, la cheville gauche !
(3) Pour nettoyer les rues hebdomadairement, parfois
substituer des recettes familiales aux produits d’entretien. C’est-à-dire, le
premier mardi du mois, on sentirait le parfum du couscous de Claire et Patrick.
Le deuxième mardi, ce serait celui des tartelettes aux fruits du boulanger
Honoré, rue nationale. Le quatrième mardi, les pâtes fraîches béniront nos
narines…
(4) Donner aux enfants, nos gamines et gamins les plus
petits, petites, le pouvoir de baptiser les rues. Ainsi, notre route
quotidienne, auparavant rue Blanqui – rue Mirabeau – avenue André Malraux, deviendrait
rue Banane-Volante – rue M. Le Crêpe – avenue Arbre Magique.
(5) Garder les espaces en plein-air et les randonnées juste
à côté de la Loire et du Cher tels qu’ils sont. Ainsi, tout le monde continuera
à bien profiter de l’ambiance paisible des fleuves qui bercent la ville de
chaque côté …
Bande-son: S.O.S., ABBA
écriture: lieu d'a.pays.ement, semaine du 18 juin
(jeudi)
filant le long de la rue Colbert
yeux collés au sol tac tac tac
soulèvement brusque de la tête juste en face RUE des DÉPORTÉS
(vendredi)
déambulant
avec la famille mom dad dillon à
gauche le manège tout devant les pratiquants JW (harcèlent les passants en
silence) aussitôt à droite RUE du MARÉCHAL FOCH puis la forme bien
familière de mes arbres manucurés
(dimanche)
se
précipitant encore pressée à
gauche RUE des FUSILLÉS lorsque j’intègre la perception visuelle elle est loin,
disparue
(lundi)
Direction :
tabac le plus près. Mission : acheter la carte postale. DU COUP-INTERCEPTION
-À GAUCHE : les ondes de la place m’attirent me font dévier de la
destination prévue
(mardi)
un cloître
végétal impeccablement soigné s’épanouit en marges de mon champ de vision pancarte vert forêt dit LE CAFÉ
VALMY
**
>>Mardi :
soirée, vers 22h
Vieil homme franchit le seuil, aussi Ashkénaze –
« Gut [yuntif ?] [yenta ?] [yayayayë
?] »
{ch’comprends pas vraiment l’Yiddish}
« Bonsoir Daniel, viens, assieds-toi, je vais chercher
mes fichiers… »
{il doit avoir au
moins une quatre-vingtaine d’années}
« Alors, si on apporte la voiture lundi
prochain… »
{ose-je lui parler ? sinon il va partir à un moment
immanent. j’ose ? j’ose ? j’ose ?}
--Du coup, « Sarah »,
ça s’écrit comment ? C’est-à-dire, avec
hache ou sans ?
{yeux s’attisent sitôt}
--Euh avec, avec hache ; alors « S » -
« A » - « R » - « A » - « H »
{pendant un instant la haine inavouée de la petite princesse†,
qui trouvât son prénom ennuyeux et ancien, resurgit ; puis revient la
culpabilité rougissante, car la mère avait rêvé dès son enfance d’avoir sa propre
Sarah, un jour}
--Ah, bon, ça c’est l’orthographe à laquelle je m’attendais…
Tu sais pourquoi je t’ai posé la question ?
{j’apprendrais la prochaine soirée qu’à l’époque, chaque
femme inscrite aux préfectures est devenue « Sarah » de deuxième
prénom}
--Euhhh, la religion ?
{plutôt de marmonnements inaudibles}
--C’est à cause de
la religion ; vous saviez que
les musulmanes qui s’appellent « Sara » l’écrivent sans hache, mais
les juifs du prénom « Sarah » le font avec, presque sans exception ?
{à l’école primaire y’vait d’autres « Sara » ;
mais elles étaient toutes chrétiennes}
« Mais bon, alors
la voiture est la tienne, Claire ? »
{profonde inspiration}
--daniel ?
{rien}
--Daniel ?
{encore rien}
--DANIEL ?
--Hein ?
--Est-ce que je peux vous poser une question, un peu personnelle ?
--Ben oui, si j’ai
bien la réponse !
{des rires timides}
**
>>Mardi :
nuit, vers 23h
Vieil homme quitte le seuil. Un
vrai rescapé
**
(mercredi)
chez
Marie-Paul réunion d’AREHSVAL
(jeudi)
les étoiles fluo
(vendredi)
« …dès
l’arrivée des chemins en fer… »
(samedi)
A TOUTES
LES GLOIRES DE LA FRANCE.
(dimanche)
--Enchantée
de vous rencontrer M. {né le 20 février
1902 à Istanbul. Convoi n˚ 59 du 2 septembre 1943}††
† « Sarah »
veut dire « princesse » en hébreu
†† C’est-à-dire « Jacques Cohen », pp. 55, Sur la scène intérieure (Marcel Cohen)
**
(dimanche)
souvent
PLACE de la RÉSISTANCE je m’interroge l’âme
Depuis mon enfance, je me caractérise d’après ceux qui
m’entourent. Une pratique banale, avant qu’elle devienne dangereuse ; une
pratique risquée, avant qu’elle devienne meurtrière. Une pratique hors sujet, sauf qu’elle se déroule dans une cervelle
toujours surexcitée. Attention : surexcité,
jamais sûr. Chez une telle âme, elle ne
cesse jamais d’envisager qui j’aurais pu être, si seulement je n’étais pas la personne que je suis.
Âgée de 9 ou 10 ans,
rentrée de l’école, déjà parlé avec maman, déjà grignoté avec maman et dillon, devoirs
terminés, maintenant pelotonnée sur le sofa en velours vert-minuit, grande télé
devant le mur d’en face, les escaliers qui mènent au sous-sol à l’arrière, aussi
à l’arrière est l’autre salle du sous-sol remplie de jouets et livres et jeux
et poupées et briques de construction multicolores. Elle avale à grosses gorgées
The Devil’s Arithmetic
Je suis hyper-consciente de la chance qui dessine mes
racines : fille saine, intelligente, sportive, belle ; issue de deux
parents tendres et généreux, bien éduqués, de milieu aisé, qui fournissent à
leurs deux enfants toutes les opportunités et avantages possibles :
l’amour, la stabilité, la lecture, le voyage, le discipline ; résidente
d’un quartier où le système scolaire public fonctionne bien, où y’a plein de
profs forts, plein d’activités d’enrichissement, plein d’espace public vert.
Âgée de 7 ou 8 ans, en
vacances pendant un long-weekend à Washington DC, se tenant débout sur les
marches devant le Lincoln Memorial, figée
devant une maman folle de rage, qui réprimande sèchement ses deux enfants :
« I’m beyond sick of the two of you acting like spoiled brats, do you have
an-y i-de-a how lucky you are to be
here, you both need to turn your behavior around right now or there will be consequences… » elle pesta pendant des minutes
intemporelles, furieuse, la petite fille resta médusée de honte, l’esprit abîmé…
Quand j’écris, je fais de mon mieux pour considérer chaque
nuance, pour croire en la valeur de chaque personne, pour dévoiler chaque
histoire avec une curiosité insatiable. Quand je pense, la pratique s’inverse.
Sauvagement. Chez la penseuse qui occupe ma cervelle, il n’y a ni dignité, ni
mérite, ni valeur, autres que celles de la vie de ceux, celles, qui ont
souffert de façon inimaginable ; de ceux, celles qui sont marginalisé.e.s
quotidiennement ; de ceux, celles qui subissent la douleur de la violence,
de la mort, de la destruction, sans aucun espoir d’un meilleur lendemain.
Âgée de 8 ou 9 ans,
dans la voiture de Mme V., qui la conduit chez elle après qu’elle avait été
reçue chez la famille V. pour jouer avec Angela. Angela et son grand frère CJ
sont aussi présents pour le voyage. Ils franchissent le portail qui mène à son
quartier, un pâté de maisons dans un lotissement de pâtés de « McMansions », concrétisation du rêve
américain. Il fait noir et elle est
fort reconnaissante de cette obscurité lorsque CJ souffle de façon trop audible
« wow, look at all these mansions »,
et personne ne peut voir son visage rougi, brûlant, de gêne et de honte
En grandissant, je suis devenue de plus en plus conscientes
des injustices inexplicables du monde. Une prise de conscience qui m’a
bouleversée jusqu’au plus profond. C’est-à-dire : comme enfant, même comme
ado, en bénéficiant des inégalités du
monde, je me suis laissée croire à sa justice. Par la suite, je me suis laissée
croire d’avoir mérité toutes les opportunités, toutes les chances, tout le
privilège, que j’étais consciente de n’avoir que pours de raisons en dehors de
mon contrôle. La vérité – que je n’ai mérité cette bonne fortune ni plus,
ni moins, que personne d’autre ; et que je ne l’avais héritée que par
hasard, un hasard à la fois avantageux pour moi et désavantageux pour d’autres
– était insupportable. Lors de mes 18 ans, j’ai été témoin de preuves
indéniables de cette vraie injustice mondiale. Les rideaux de mon raisonnement
puéril ainsi arrachés, j’ai implosé.
Âgée de 19 ans, puis
de 20, lui arrivèrent les moments les plus atroces de sa vie. Pire que la peur
froide, éprouvée à l’âge de 12 ans, en se rendant compte que le cambrioleur
n’avait volé que ses sous-vêtements, ses soutien-gorges, ses
maillots de bain. Pire que la détresse vive de la petite chambre d’hôtel à la
plage, la fin de semaine de l’anniversaire de sa mère, éprouva à l’âge de 18
ans, lorsque l’espace trop petit pour deux, encore moins trois, s’est fait
secouer par la dispute rauque. Non, les années de ses 19 et 20 ans consistaient
d’une chute noire, d’une douleur inouïe au cœur, au cerveau, à l’esprit. De
vomissements acerbes et incessants, crevés que par des hurlements sauvages,
choquants, cruels. Du désespoir complet de son père, arrêté au feu rouge et en
sanglots, se demandant À HAUTE VOIX ce qui est arrivé à sa chère fille. De
l’angoisse brûlante de sa mère, elle-même perdant du poids, en brossant la
chevelure muant de sa fille, au pied de son lit d’hôpital. De la terreur de son
frère, qui ne cherchait qu’à revoir sa sœur. Du gouffre qui encore l’émaciait
de l’intérieur, malgré les kilos qu’elle commençait à reprendre.
En réfléchissant à mes trois premiers semestres
d’université, de très précises particularités me frappent. En résumé : Je ne
mérite pas ma place. Il me faut démontrer ma valeur, travailler plus dur, plus
longtemps. Je leur montrerai que si,
je mérite bien ma place. Premier semestre : A, A, A, A+. Échec.
Étudiante de « legacy » -- « double
legacy », téchniquement. Je ne mérite pas ma place. J’ai pas un travail
« work-study ». Je ne suis pas allée dans une école publique comme Lea, comme Shoemaker, où il n’y a jamais assez d’espace, jamais assez
d’enseignants, jamais assez de papier, jamais assez de crayons. Je ne mérite
pas ma place. Il me faut démontrer ma valeur, travailler plus dur, plus
longtemps. Deuxième semestre : A, A, A, A+. Échec.
« Double legacy ». Personne ne m’aimerait s’ils savaient
d’où je viens. Personne. Je ne mérite
pas ma place. Étudier plus, travailler plus,
plus, plus, plus. Jamais assez. « Entitled ».
« Privileged ». « Undeserving ». Détresse. Nourriture. Je ne
mérite pas ma place. Suis toutes les règles. Nourriture. Il me faut démontrer
ma valeur, travailler plus dur, plus longtemps. Pourquoi j’ai tellement de mal
à manger ? Je ne mérite pas ma place. Suis toutes les règles. Nourriture. Mon
bras n’était pas si mince hier. Suis toutes les règles. Nourriture. Troisième
semestre : A, A, A, A+. Échec.
Qu’est-ce qu’il y a ? Quelque chose VA TRÈS MAL. J’AI
BESOIN D’AIDE. JE NE COMPRENDS PAS. MAMAN ! MAMAN ! MAMAN ! [silence]
Âgée de 23 ans,
écoutant la discussion de privilège, de marginalisation, de lutte, des gens
avec pas assez qui chevauchent ceux avec trop. Elle ressent une empathie
immense, en même temps qu’une vieille vrille de honte, de culpabilité, de gêne.
Elle n’est pas l’enfant d’immigrés de première génération, ni de parents
absents, ni d’une famille pauvre. Elle n’est pas la jeune qui a dû travailler
pendant l’année scolaire, qui a dû s’occuper d’une jeune sœur, d’un père instable,
qui a dû sacrifier son petit déj pour sa santé féminine. Elle a reçu une bourse
pour l’aider à payer les frais du programme d’échange, mais elle est chanceuse
d’être issue d’une famille qui aurait pu les payer quand même. Le vieux calcul
la nargue : ∑((les vacances) + (les voyages dans le monde entier) – (la
peur du cambriolage) + (l’amour infini des deux parents) – (la très grave maladie)
– (deux grands-parents éloignés) – (les arrières-grands-parents, immigrés, qui
ont fui la persécution) + (la colonie de vacances chaque été de son enfance) + (aucun
souci financier) + (aucun souci matériel) – (mère qui avait été une étudiante
« FGLI ») + (les vêtements de marque)) ^(∞) = jamais assez, aucune
valeur, nulle, décevante.
Bref : [enfant de
milieu aisé] = [aucun espace pour glisser] = LA PERFECTION, toujours. Des
conneries, rien que des conneries, elle le sait bien. Elle devrait ajouter une
deuxième spécialisation à ses travaux : celle de maths (des fous).
Pourquoi je continue à me caractériser par rapport à ceux
qui m’entourent, ceux qui m’ont précédée ? Pourquoi je consacre tellement
d’énergie à combattre des forces sur lesquelles je n’ai aucun contrôle ?
Pourquoi j’ai tellement mal – moins souvent, mais de temps en temps encore – à
m’aimer pour qui je suis, et pour qui je
suis pas ?
**
(lundi)
Souvent, place de la résistance,
je m’interroge l’âme.
Si j’avais vécu la guerre, aurais-je risqué ma peau pour sauver
autrui ? Aurais-je été déportée ? Serais-je devenue une rescapée ? Si j’avais survécu aux horreurs, qu’est-ce
que j’aurais fait de ma vie, après ? Qui, dans notre monde actuel, éprouve
l’équivalent de la Shoah en ce moment ? Qu’est-ce que je peux faire pour
leur apporter du soutien, de la fortitude, du réconfort ? De l’apaisement ?
*
Qu’est-ce que je peux faire pour m’en apporter, pour m’en apporter
de cet apaisement ?
*
Bande-son : Hey -- Red Hot Chili Peppers
*
Bande-son : Hey -- Red Hot Chili Peppers
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