4 juin 2019
13h45 – Place de la Résistance
Cette fois je m’assieds dans un coin différent, celui près
du carrefour rue des Déportés/place de la Résistance. La journée me paraît
plutôt automnale que printanière : ciel grisâtre, quasi-pluvieux, temps
frais, légère brise qui à la fois déplace les feuilles de l’arbre et fait
basculer leurs cousines sèches sur le sol. Ca sent l’automne aussi ; non ni la tarte à la citrouille ni les
épices chaleureuses, mais plutôt l’odeur de fumée, poussée à reprises irrégulières
par un vent sifflant. Le type de fumée qui évoque la solitude des ténèbres prématurément.
Y’a beaucoup de monde, cet après-midi. Deux femmes cloîtrées
contre la muraille juste à côté fument (et maintenant il n’y en a qu’une,
l’autre s’en est allée déjà) ; et plusieurs jeunes flânent en marge de la
Place, jeune mec avec un skateboard, deux jeunes femmes habillées de façon
chic. Je vois les rayons tièdes du soleil qui luttent pour briser l’obscurité
des nuages. Petit à petit le soleil se ressaisit en se révélant ; et sur
ses talons, la chaleur du printemps tardif.
Aussitôt je remarque deux chiens qui courent à gauche,
chacun avec une mine blasée qui me paraît assez marrante. En tentant de
contempler ces visages de vieil-homme-à poils, je vois l’un des chiens en train
de faire pipi juste en face de moi (merci, Obama) ; je me demande s’il
cherche à apprivoiser cet espace, lui aussi.

Le vent, adouci en ce moment, me caresse les cheveux. Je
ferme les yeux et inspire, souffle, soupire, respire, lentement. En rouvrant
les yeux je constate l’arrivée d’une nouvelle pote sur le rebord de mon carnet.
Elle laisse aussi des traces sur la page, tandis que j’ai aucune possibilité de
retracer son sillage. Il me semble que pendant sa vie, chaque être vivant.e
laisse des traces ; pourtant les êtres humains maîtrisaient au fur et à
mesure l’art (l’ânerie ?) de se faire commémoré.e.s en restructurant, par
coupure et par couture, la chair de la terre. On laisse ainsi des traces qu’on
imagine témoigneront de notre passage dans les époques à venir. Le résultat, un
patchwork collectif, aux cicatrices minces, profondes, striées, redéfinit en
fait le visage de l’humanité.
Je ferme les yeux et réfléchis aux yeux, aux bouches, aux
joues creusées de fossettes, de prés, de béton, d’acier, qui m’ont souri à mon
insu jusqu’à présent…
{plus tard}
Cet après-midi est la deuxième fois de la semaine que je
m’arrête dans la rue, à mi-chemin, pour indiquer à quelqu’un comment aller
quelque part. La montée d’adrénaline était immédiate : par conséquent, la
première fois j’ai eu peur d’avoir communiqué des indications tout bonnement
absurdes ; mais cette fois je crois m’être ressaisie. Je rigole un peu en
pensant à mes craintes d’être « découverte » comme l’Américaine que je
suis, et tente de poser en équilibre mentale mon identité à la fois étrangère
et d’ici. Puis mes pensées virent vers le jeu que j’aime bien jouer en
déambulant dans les rues : « c’est qui un.e vrai.e
____eau/elle ? » Autrement dit :
A Philadelphie : c’est qui un.e vrai.e Philadelphien.ne ?
A New York : c’est qui un.e native New Yorker ?
À Istanbul : c’est qui un.e vrai.e Turque ?
À Paris : c’est qui un.e vrai.e Français.e ?
Et ici à Tours : c’est qui un.e vrai.e Tourangeau|elle ?
Je me rends un peu triste en réfléchissant aux gens à l’identité
plus complexe que j’avais négligé.e.s dans mes recherches pour dévoiler une
« vraie » identité. Encore plus triste en réfléchissant aux aspects
de mon être que j’ai négligés, jusqu’à présent, à cause de leur propre (soi-disant)
incompatibilité avec ma nette conception de moi.
{encore plus tard}
…Mon ancienne « nette conception de moi »… mdrrr
Bande-son: America, Neil Diamond