samedi 8 juin 2019

écriture: "portraits: le circuit Balzac"


Bande-son : Crier tout bas - Coeur de Pirate


13. La Loire

À force d’un gros effort le cycliste costaud monte la colline au pavé. Ses jambes circulent de façon rythmique mais assez lentement, comme s’il trime, au fur et à mesure, à travers une boue épaisse. Je cherche les vestiges d’une personnalité à travers des vêtements, du casque, du vélo, tous monochromatiques et sombres.

12. Pont de pierre

Elle quitte le pont en scrutant le sol du sable rocailleux. Mélangez l’âme d’une fille-cheval (c’est-à-dire le type qui, jeune, adorait les cheveux, les dessinait, s’habillait comme une cavalière, rêvait des écuries…) avec la hauteur de l’âge ; faites-en jaillir des morceaux d’un pré de la campagne ; enfin éparpillez de l’huile du commerce et des mocassins d’affaires, et remuez le tout, doucement. La-voilà.

14. Maison dite « la Tascherette »

Un éclat écarlate s’allume au chemin, ses airs brûlent le chemin habituellement fréquenté par de personnes d’autre, des insipides. La crinière de feu qui encadre son nez pointu, ses belles joues ciselées, ses yeux d’acer gris, me semble lancer des flammes à son arrière. Cette puissance externe présuppose un incendie interne, qui brûle, flambe, consomme – à quel prix ?

15. Hôtel Goüin

Animation du touriste typique de l’ensemble du vingtième siècle la distingue de la foule. L’amalgamation touristique se révèle à travers ses vêtements en combat : chemise violette-bleue vive des années 70, grand appareil-photo autour du cou également en vogue aux années 50, chaussures orthopédiques de l’aube du vingt-et-un-ième siècle, sac bandoulière noir, tranché, plutôt courant avec les jeunes femmes débrouillardises. L’ensemble est une tapisserie palimpseste, mais qui révèle toutes les strates à la fois, gâchant la magie de la découverte. Au même temps, beaucoup trop, et loin d’assez.

10. Église Saint-Julien

Homme, air âgé et affolé, lutte avec une affiche pour les handicapés ; vêtu de façon minimaliste et pratique, c’est-à-dire imperméable noire et pantalons gris et bottes en caoutchouc noires. Le vent lui pousse, lui souffle, pourtant il persiste de façon acharnée. Aussitôt il rentre à l’intérieur de l’église, ombre solide disparu, rien que la feuille délicate de marquer l’endroit de sa lutte.

11. Haut de la rue Nationale

L’échantillon court à grands pas, entouré d’un troupeau d’autres collégiens, vers le FilBleu 12 direction Sainte-Marie. Sac à dos Nike soufflant dans son sillage, il lance son corps entier vers sa proie, l’autobus. La séquence des mouvements rappelle d’oiseaux, mi- vol, sans ni souci ni autre pensée que l’ici et maintenant...

9. Hôtel de la boule d’or (détruit)

Mec aux denims de tête aux pieds, or surtout pas une publicité vivante pour Calvin Klein (pas trop pressés, mine trop ringarde, look insuffisamment « sexy-mystérieux »). Apporte un parapluie, donc toujours préparé (sauf pour les rancards). Les couleurs des denims sont bien mélangés (ni mon frère ni mon père n’auraient jamais été capable de ni choisir ni porter un tel ensemble). Ma vue de lui ne dure qu’une dizaine de secondes ; sauf il inspire des pensées qui durent presque une minute entière. C’est le type qui fréquenterait le métro, c’est-à-dire qui se trouverait forcément chez lui aux croisements banals avec des inconnus aléatoires (un foyer qui quand même semble infini dans son intimité) …

8. Hôtel du faisan (détruit)

Vielle dame, directement à droite. Attention. Elle musarde à l’aide d’une canne. Cheveux blancs, des touffes assez éparses. Lentement, lentement, lentement, la canne vérifie la sûreté du sol, et elle la suit. Elle orne ses pieds de chaussures noires, style « Mary Jane » à l’orthopédique, pantalons — plus rien, disparue à l’intérieur du magasin et je ne la vois plus

16. Vieux- Tours

Mec, tatoué, sis sur un banc en dehors du café « La belle époque 60-70 ». Des lunettes épaisses, mais sportives ; cheveux élégants, mais clairsemés ; bras musculaires, maintenant au repos. Il fume une clope et avec les vrilles de fumée s’envolent également les stresses de sa journée, de sa semaine, de son mois, de son année, de ses années adultes, voire sa vie entière.

Son âge reste imperceptible : mélangez des sourcils bien tricoté avec une peau claire ; des yeux alertes avec une bouche entourée de rides ; une jeune carrure, athlétique, avec des tatouages qui racontent une vie jadis ; et y ajoutez l’amitié d’une jeune pote, air skateur, avec les indices d’un cerveau réfléchissant ; et il se définit.

Au lever des yeux il se transforme, portant maintenant un veston en cuir, marron ; le look entier se bascule. Aux rayons de soleil, un autre changement. Deux filles viennent de s’asseoir et je n’arrive plus à voir que son bras gauche, flottant au-dessus les vagues des siècles passés.

17. Maison dite Pierre- du- Puy

Jeune homme – plutôt mec – vêtu de sweatshirt avec une cagoule rose vif. Veston noir. Entouré de deux potes au café, il est caché sauf un dos, qui indique mine surfeur-américain, avec des traces « fratty ».

D’un coup il se lève, ainsi brisant tous les jugements précédents. Le gros dos cachait une réalité à lunettes, rond, ornée de baskets blancs et pantalons cargo. Visage sérieux et plus – mais le « plus » échappe à une description concrète. Presque une glace mouillée, qui reflète les âmes de ceux qui y regardent de façon floue.

18. Pension Vauquer

Jeune homme transgenre. Pantalons en velours, noirs, le pan d’une chemise verte fait coucou aux passants sous un pull blanc. Cheveux teintés marron-obscur, avec un balayage platine. Des oreilles pendent des belles boucles d’oreille, dorées, parfaitement symétriques. Il est presque arrivé – puis tourne aussitôt et revient d’où il s’est apparu.

19. Vestiges de la collégiale Saint-Martin (Tour Charlemagne)

Femme : chaussures marque « Sperry Topsider » à la Emma ; pantalons matériel jean, mais couleur bleu léger ; imperméable brun claire, qui a vécu son apogée aux années 1970. Sa ressemblance à l’ennemi juré de n’importe laquelle protagoniste bienveillant – banale mais lâche – faire s’attarder un goût amer aux bouches de ses baudad.e.s.

20. Maison natale (détruite)

Homme, d’âge mûr, porte des pantalons rouge vif, veston bleu foncé, apporte un parapluie, au lever des yeux et il s’est dissipé…

21. Maison familiale

Femme, âge mûr-jeune (en fait elle a encore la vingtaine). Grand et mince, jeans moulant, hautes bottes marrons, cheveux teintés rouge. Au lever des yeux elle aussi est disparue ; une spectatrice aurait l’impression qu’elle s’est faite engloutir par les nuages et la pluie et le vent.

Encore une fois j’avais visé quelqu’un extrêmement transitoire. Mais nous sommes tou.te.s transitoires, n’est-ce pas?


22. Lycée Descartes

Attention : des élèves partout ! L’une, jeune fille, pantalons jeans-noirs ; baskets de mode marque « FILS », noirs ; imperméable jaune vif, de taille longue, cool. Elle pose légèrement un gros parapluie rouge sur terre. Aux cheveux blond foncé, à la fois bouclés et lisses. Elle passe d’une conversation avec deux jeunes paires, assez pareille dans leur look cool-audacieux, à une échange-parole avec un jeune mec, l’air sportif.

Je réfléchis à la Sarah lycéenne : réservé, studieuse, sportive… je n’aurais jamais flânée comme ça, au milieu d’un après-midi. Parfois je souhaite d’avoir plus vécu pendant ma jeunesse. Puis je rigole car à l’âge de 23, ‘chui pas vieille, même si j’en ai l’impression parmi les étudiants de 18, 19, 20, 21 ans qui m’entourent…

23. Hôtel Papion (détruit)

Homme, air mendiant, shorts kaki, baskets Adidas des couleurs gris et orange, l’air cool, chauve ; m’inquiète un peu à cause de ses pas branlants. L’archétype typique d’un méchant au film d’aventure. C’est-à-dire qu’à un moment, c’est votre orthodontiste, votre voisin, l’homme face à vous au métro : puis il vous cloue sous un grand monument historique en demandant le code nucléaire qu’il lui faut pour détruire le monde…

24. Statue de Balzac (fondue)

Homme, à l’aube de ses trentaines, attend. Pull bleu marine, pantalons bleu marine, chemise de travail bleu clair, porte des lunettes sérieuses. Avec un sang-froid remarquable il lance un appel à un taxi, qui est en fait une voiture, ce qu’il monte, et l’acte finit par lui démasquer ses émotions internes. Un sourire étincelant dépasse la fenêtre tintée de la voiture, un sourire partagé par la conductrice, en fait sa mère.

À la suite d’un coup de klaxon il disparaît. Si je ne m’étais pas levée les yeux, j’aurais manqué la mariée qui vient de passer, éblouissante, déchirante la banalité du grisâtre pluvieux.

1. Jardin de la Préfecture

Une maman dirige d’une main une poussette costaude, de l’autre un gamin âgé peut-être de 4 ans. Tous ensemble ils portent un étalage éclatant de couleurs : imperméable bleu marine vif, pantalons rouge et jaune avec un motif de fleurs roses et jaunes et verts, écharpe blanc brillant. Encore une fois l’atmosphère se déchire pour faire entrer cette espèce lointaine, qui se rapproche d’une dizaine de mètres de mon perchoir, pour tout juste s’éloigner aussitôt…

2. Hôtel particulier de la famille Mame

Une très vieille dame, vêtue d’un mélange de kaki, aux couleurs qui couvrent toutes les teintes de poussière. Or le point de mire est son parapluie qui – lorsqu’elle atteint le carrefour, finalement – s’explose, se met à l’envers, se déchire – ce parapluie ancien, effiloché, de motif écossais marron, brun-clair, rouge, bordeaux. Les piques du parapluie percent le tissu actuellement fragile, au fil d’une cinquantaine d’années d’avoir apporté une protection non rendue à la pareille.

3. Pension Le Guay

Jeune écolier, éclat de bleu vif au chaque sens possible : c’est-à-dire orné des pantalons turquoise vif, veston d’hiver bleu roi, lunettes d’un bleu plastique, sac à dos bleu roi (qui conviendrait également un lycéen de deux fois sa taille). Il marche avec son papa des pas pressés, puis tous deux tournent le coin et se volatilisent, à la recherche d’un chemin moins traversé.

4. Stèle Balzac

Femme ahurie, vêtue quasi-complètement en noir sauf un écharpe violet. Aux cheveux trempés, elle a l’air de rentrer chez elle après un entraînement de natation ; mais le passant perspicace saurait qu’elle s’est fait tremper en fait à cause de la pluie, cet acte de se fortifier en nageant sur terre.

5. Cathédrale Saint-Gatien

Un groupe de jeunes collégiens, se précipitent dans l’autre direction, je ne remarque que l’une qui apporte un violoncelle à dos, encadré dans un étui vert vif

6. Quartier de la cathédrale

Dans l’entrée qui protège des torrents de pluie je me lève les yeux et on se croise des regards : jeune femme, trempée, aux cheveux châtain-foncé et lunettes rouges, baskets marque « Le coq sportif », mine réservée et sérieuse ; et sa jumelle d’âge collégien, grande fille, trempée, aux cheveux châtain-foncé, baskets rouge marque « Adidas », pantalons kaki, imperméable rouge vif, mine réservée et sérieuse qui cache une gentillesse et une légèreté dedans.

Nous aurions été de grandes amies dans une autre vie, j’en suis certaine. J’imagine les secrets, le bavardage amoureux, l’angoisse sur l’imperfection, les rires, que nous aurions partagé…

7. Appartement de l’Abbé Birotteau

Jeune mec qui me rappelle mon frère à son âge collégien : très grand et mince, grosses lunettes noires, un ruisseau de paroles assez chiantes sortent de la bouche sans cesse, malgré la solennité des alentours…

mercredi 5 juin 2019

en conversation avec la ville...


venez me parler! je me trouve aux archives départementales : 6, rue des ursulines, 37000 tours

mardi 4 juin 2019

écriture 9: "traces"

 { Bande-son : Mama - Clean Bandit ft. Ellie Goulding }

Dès ma naissance sur terre, j’ai déjà animé les restes de ceux qui m’ont précédée. Par exemple l’ADN de mes cellules, la combinaison (unique) du tissu chromosomique fourni par mom et dad ; qui, avant de devenir les leurs, étaient la combinaison des tissus chromosomiques de grandma lil et sol, de grandma chickie et pop ; et qui en fait venaient, eux-mêmes, de l’union de sarah et charles, de frances et morris, de mary et danny, d’elsie et harry ; et si on continue à retracer le passage de la génération qui les a précédées, puis de celle qui a préexisté à celle-là, puis de celle qui a préexisté à cette dernière, on retrouve le même motif…

À quel moment les cellules de frances et morris sont-elles devenues celles de grandma lil ?
À quel moment les cellules de sarah et charles sont-elles devenues celles de sol ?
À quel moment les cellules de mary et danny sont-elles devenues celles de grandma chickie ?
À quel moment les cellules d’elsie et harry sont-elles devenues celles de pop ?
À quel moment les cellules de grandma lil et sol sont-elles devenues celles de mom ?
À quel moment les cellules de grandma chickie et pop sont-elles devenues celles de dad ?

À quel moment les cellules de mom et dad deviendront-elles [sont-elles devenues ?] les miennes ?

La question me fait repenser à l’énigme (apparemment vraie) qui me vexe depuis l’école primaire :

--« Est-ce que vous-saviez, les enfants, que toute l’eau qui coule sur terre actuellement est exactement la même eau qui coulait à l’âge des dinosaures ? »

À l’époque de mes huit ans, ce « fait » m’avait chamboulée. Comment l’eau-de-l ’âge-des-dinosaures peut-elle encore exister ? Et comment est-il possible qu’elle soit l’eau des robinets chez moi, l’eau en bouteille que ma mère achète à Wegmans, l’eau des piscines dans lesquelles j’adore nager, l’eau qui tombe en pluie, l’eau que je bois, assoiffée ?

En grandissant j’ai appris plein de théories « adultes », comme celle du cycle de l’eau, qui ostensiblement explique les principes soutenant l’existence perpétuelle de l’eau sur terre. En principe, je comprends la notion d’un recyclage infini de l’eau, qui fluctue entre la précipitation, le ruissellement, l’absorption, l’évapotranspiration, la condensation, ad nauseam. Mais en pratique, je suis perdue.

À quel moment les cellules H2O ont commencé à appartenir aux ptérodactyles plutôt qu’à l’atmosphère ?
À quel moment les cellules H2O ont commencé à ré-appartenir à l’atmosphère, plutôt qu’aux tricératops ?
À quel moment les cellules H2O ont commencé à appartenir à moi ?

À quel moment les cellules de mom et dad ont commencé à devenir les miennes ?
À quel moment deviendrai-je la propriétaire complète de mon existence ?

Après des années de réflexion, je reste convaincue que ces requêtes ne sont pas, en fait, les bonnes questions. C’est-à-dire que toute réponse – soit vraie, soit fausse ; soit compréhensible, soit trop énigmatique – nous éloignerait du débat principal :

            En quoi consiste notre existence éphémère, transitoire, imprévisible ?

Et même si on le savait, si on avait toutes les précisions les plus scientifiques, la polémique se poserait encore :

            Quoi faire ?

J’incarne les traces de ceux qui m’ont précédé.e, même en les apprivoisant de ma propre façon. J’arpente des rues construites par d’autres ; j’habite et j’étudie et je lis et je parle et je dîne et je chante et je crie et je pleurniche et je danse dans des endroits qui ont tous leurs propres histoires, leurs propres traces. J’hérite la sagesse, la folie, l’angoisse, la tendresse – voire l’eau potable – de mes ancêtres.

Je sais la vérité là-dedans. Malgré tout je me lance sur le chemin de la certitude : comme si les connaissances scientifiques, les accolades de prestige, une destination confirmée, assureront la pérennité de mon nom. Car moi aussi, j’ai peur d’être oubliée après mon dernier souffle.

Je me demande du sort de ceux qui n’ont pas laissé de traces qui subsistent aujourd’hui; et, surtout, de ceux qui ont griffonné leurs traces non pas sur les murs qui les entouraient, mais dans le cœur de leurs aimé.e.s – actuellement éteint.e.s.

Quoi faire ?

L’immensité de la décision m’éclipse.

*
Silence.
*
 

Dans l’attente, je lève les yeux de la page pour reconstituer mon premier acte 
  
{respirer}