{ Bande-son : Mama - Clean Bandit ft. Ellie Goulding }
Dès ma naissance sur terre, j’ai déjà animé les restes de
ceux qui m’ont précédée. Par exemple l’ADN de mes cellules, la combinaison (unique)
du tissu chromosomique fourni par mom
et dad ; qui, avant de devenir
les leurs, étaient la combinaison des tissus chromosomiques de grandma lil et sol, de grandma chickie et
pop ; et qui en fait venaient,
eux-mêmes, de l’union de sarah et charles, de frances et morris, de mary et danny, d’elsie et harry ; et si on continue à
retracer le passage de la génération qui les a précédées, puis de celle qui a
préexisté à celle-là, puis de celle qui a préexisté à cette dernière, on
retrouve le même motif…
À quel moment les cellules de sarah et charles sont-elles
devenues celles de sol ?
À quel moment les cellules de mary et danny sont-elles
devenues celles de grandma chickie ?
À quel moment les cellules d’elsie et harry sont-elles
devenues celles de pop ?
À quel moment les cellules de grandma lil et sol sont-elles
devenues celles de mom ?
À quel moment les cellules de grandma chickie et pop sont-elles
devenues celles de dad ?
À quel moment les cellules de mom et dad deviendront-elles
[sont-elles devenues ?] les miennes ?
La question me fait repenser à l’énigme (apparemment vraie) qui me vexe depuis
l’école primaire :
--« Est-ce que vous-saviez, les enfants, que toute l’eau qui coule sur terre actuellement
est exactement la même eau qui coulait
à l’âge des dinosaures ? »
À l’époque de mes huit ans, ce « fait » m’avait chamboulée.
Comment l’eau-de-l
’âge-des-dinosaures peut-elle encore exister ? Et comment est-il possible qu’elle soit l’eau des
robinets chez moi, l’eau en bouteille que ma mère achète à Wegmans, l’eau des
piscines dans lesquelles j’adore nager, l’eau qui tombe en pluie, l’eau que je
bois, assoiffée ?
En grandissant j’ai appris plein de théories
« adultes », comme celle du cycle de l’eau, qui ostensiblement
explique les principes soutenant l’existence perpétuelle de l’eau sur terre. En
principe, je comprends la notion d’un recyclage infini de l’eau, qui fluctue
entre la précipitation, le ruissellement, l’absorption, l’évapotranspiration, la
condensation, ad nauseam. Mais en
pratique, je suis perdue.
À quel moment les cellules H2O ont commencé à
ré-appartenir à l’atmosphère, plutôt qu’aux tricératops ?
À quel moment les cellules H2O ont commencé à
appartenir à moi ?
À quel moment les cellules de mom et dad ont commencé à devenir les miennes ?
À quel moment deviendrai-je la propriétaire complète de mon existence ?
Après des années de réflexion, je reste convaincue que ces
requêtes ne sont pas, en fait, les
bonnes questions. C’est-à-dire que toute réponse – soit vraie, soit
fausse ; soit compréhensible, soit trop énigmatique – nous éloignerait du
débat principal :
En quoi
consiste notre existence éphémère, transitoire, imprévisible ?
Et même si on le savait,
si on avait toutes les précisions les plus scientifiques, la polémique se
poserait encore :
Quoi faire ?
J’incarne les traces de ceux qui m’ont précédé.e, même en
les apprivoisant de ma propre façon. J’arpente des rues construites par d’autres ;
j’habite et j’étudie et je lis et je parle et je dîne et je chante et je crie
et je pleurniche et je danse dans des endroits qui ont tous leurs propres
histoires, leurs propres traces. J’hérite la sagesse, la folie, l’angoisse, la
tendresse – voire l’eau potable – de mes ancêtres.
Je sais la vérité là-dedans. Malgré tout je me lance sur le
chemin de la certitude : comme si les connaissances scientifiques, les
accolades de prestige, une destination confirmée, assureront la pérennité de
mon nom. Car moi aussi, j’ai peur d’être oubliée après mon dernier souffle.
Je me demande du sort de ceux qui n’ont pas laissé de traces
qui subsistent aujourd’hui; et, surtout, de ceux qui ont griffonné leurs traces
non pas sur les murs qui les entouraient, mais dans le cœur de leurs aimé.e.s – actuellement éteint.e.s.
Quoi faire ?
L’immensité de la décision m’éclipse.
*
Silence.
*
Dans l’attente, je lève les yeux de la page pour reconstituer
mon premier acte
{respirer}

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