mardi 4 juin 2019

écriture 9: "traces"

 { Bande-son : Mama - Clean Bandit ft. Ellie Goulding }

Dès ma naissance sur terre, j’ai déjà animé les restes de ceux qui m’ont précédée. Par exemple l’ADN de mes cellules, la combinaison (unique) du tissu chromosomique fourni par mom et dad ; qui, avant de devenir les leurs, étaient la combinaison des tissus chromosomiques de grandma lil et sol, de grandma chickie et pop ; et qui en fait venaient, eux-mêmes, de l’union de sarah et charles, de frances et morris, de mary et danny, d’elsie et harry ; et si on continue à retracer le passage de la génération qui les a précédées, puis de celle qui a préexisté à celle-là, puis de celle qui a préexisté à cette dernière, on retrouve le même motif…

À quel moment les cellules de frances et morris sont-elles devenues celles de grandma lil ?
À quel moment les cellules de sarah et charles sont-elles devenues celles de sol ?
À quel moment les cellules de mary et danny sont-elles devenues celles de grandma chickie ?
À quel moment les cellules d’elsie et harry sont-elles devenues celles de pop ?
À quel moment les cellules de grandma lil et sol sont-elles devenues celles de mom ?
À quel moment les cellules de grandma chickie et pop sont-elles devenues celles de dad ?

À quel moment les cellules de mom et dad deviendront-elles [sont-elles devenues ?] les miennes ?

La question me fait repenser à l’énigme (apparemment vraie) qui me vexe depuis l’école primaire :

--« Est-ce que vous-saviez, les enfants, que toute l’eau qui coule sur terre actuellement est exactement la même eau qui coulait à l’âge des dinosaures ? »

À l’époque de mes huit ans, ce « fait » m’avait chamboulée. Comment l’eau-de-l ’âge-des-dinosaures peut-elle encore exister ? Et comment est-il possible qu’elle soit l’eau des robinets chez moi, l’eau en bouteille que ma mère achète à Wegmans, l’eau des piscines dans lesquelles j’adore nager, l’eau qui tombe en pluie, l’eau que je bois, assoiffée ?

En grandissant j’ai appris plein de théories « adultes », comme celle du cycle de l’eau, qui ostensiblement explique les principes soutenant l’existence perpétuelle de l’eau sur terre. En principe, je comprends la notion d’un recyclage infini de l’eau, qui fluctue entre la précipitation, le ruissellement, l’absorption, l’évapotranspiration, la condensation, ad nauseam. Mais en pratique, je suis perdue.

À quel moment les cellules H2O ont commencé à appartenir aux ptérodactyles plutôt qu’à l’atmosphère ?
À quel moment les cellules H2O ont commencé à ré-appartenir à l’atmosphère, plutôt qu’aux tricératops ?
À quel moment les cellules H2O ont commencé à appartenir à moi ?

À quel moment les cellules de mom et dad ont commencé à devenir les miennes ?
À quel moment deviendrai-je la propriétaire complète de mon existence ?

Après des années de réflexion, je reste convaincue que ces requêtes ne sont pas, en fait, les bonnes questions. C’est-à-dire que toute réponse – soit vraie, soit fausse ; soit compréhensible, soit trop énigmatique – nous éloignerait du débat principal :

            En quoi consiste notre existence éphémère, transitoire, imprévisible ?

Et même si on le savait, si on avait toutes les précisions les plus scientifiques, la polémique se poserait encore :

            Quoi faire ?

J’incarne les traces de ceux qui m’ont précédé.e, même en les apprivoisant de ma propre façon. J’arpente des rues construites par d’autres ; j’habite et j’étudie et je lis et je parle et je dîne et je chante et je crie et je pleurniche et je danse dans des endroits qui ont tous leurs propres histoires, leurs propres traces. J’hérite la sagesse, la folie, l’angoisse, la tendresse – voire l’eau potable – de mes ancêtres.

Je sais la vérité là-dedans. Malgré tout je me lance sur le chemin de la certitude : comme si les connaissances scientifiques, les accolades de prestige, une destination confirmée, assureront la pérennité de mon nom. Car moi aussi, j’ai peur d’être oubliée après mon dernier souffle.

Je me demande du sort de ceux qui n’ont pas laissé de traces qui subsistent aujourd’hui; et, surtout, de ceux qui ont griffonné leurs traces non pas sur les murs qui les entouraient, mais dans le cœur de leurs aimé.e.s – actuellement éteint.e.s.

Quoi faire ?

L’immensité de la décision m’éclipse.

*
Silence.
*
 

Dans l’attente, je lève les yeux de la page pour reconstituer mon premier acte 
  
{respirer}

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