Bande-son : Crier tout bas - Coeur de Pirate
À force d’un gros effort le
cycliste costaud monte la colline au pavé. Ses jambes circulent de façon
rythmique mais assez lentement, comme s’il trime, au fur et à mesure, à travers
une boue épaisse. Je cherche les vestiges d’une personnalité à travers des vêtements,
du casque, du vélo, tous monochromatiques et sombres.
12. Pont de pierre
Elle quitte le pont en scrutant
le sol du sable rocailleux. Mélangez l’âme d’une fille-cheval (c’est-à-dire le
type qui, jeune, adorait les cheveux, les dessinait, s’habillait comme une
cavalière, rêvait des écuries…) avec la hauteur de l’âge ; faites-en
jaillir des morceaux d’un pré de la campagne ; enfin éparpillez de l’huile
du commerce et des mocassins d’affaires, et remuez le tout, doucement. La-voilà.
14. Maison dite « la
Tascherette »
Un éclat écarlate s’allume au
chemin, ses airs brûlent le chemin habituellement fréquenté par de personnes
d’autre, des insipides. La crinière de feu qui encadre son nez pointu, ses
belles joues ciselées, ses yeux d’acer gris, me semble lancer des flammes à son
arrière. Cette puissance externe présuppose un incendie interne, qui brûle,
flambe, consomme – à quel prix ?
15. Hôtel Goüin
Animation du touriste typique de
l’ensemble du vingtième siècle la distingue de la foule. L’amalgamation
touristique se révèle à travers ses vêtements en combat : chemise
violette-bleue vive des années 70, grand appareil-photo autour du cou également
en vogue aux années 50, chaussures orthopédiques de l’aube du vingt-et-un-ième
siècle, sac bandoulière noir, tranché, plutôt courant avec les jeunes femmes
débrouillardises. L’ensemble est une tapisserie palimpseste, mais qui révèle
toutes les strates à la fois, gâchant la magie de la découverte. Au même temps,
beaucoup trop, et loin d’assez.
10.
Église Saint-Julien
Homme,
air âgé et affolé, lutte avec une affiche pour les handicapés ; vêtu de façon
minimaliste et pratique, c’est-à-dire imperméable noire et pantalons gris et bottes
en caoutchouc noires. Le vent lui pousse, lui souffle, pourtant il persiste de
façon acharnée. Aussitôt il rentre à l’intérieur de l’église, ombre solide
disparu, rien que la feuille délicate de marquer l’endroit de sa lutte.
11.
Haut de la rue Nationale
L’échantillon
court à grands pas, entouré d’un troupeau d’autres collégiens, vers le FilBleu
12 direction Sainte-Marie. Sac à dos Nike soufflant dans son sillage, il lance
son corps entier vers sa proie, l’autobus. La séquence des mouvements rappelle
d’oiseaux, mi- vol, sans ni souci ni autre pensée que l’ici et maintenant...
9.
Hôtel de la boule d’or (détruit)
Mec
aux denims de tête aux pieds, or surtout pas une publicité vivante pour Calvin
Klein (pas trop pressés, mine trop ringarde, look insuffisamment « sexy-mystérieux »).
Apporte un parapluie, donc toujours préparé (sauf pour les rancards). Les
couleurs des denims sont bien mélangés (ni mon frère ni mon père n’auraient
jamais été capable de ni choisir ni porter un tel ensemble). Ma vue de lui ne
dure qu’une dizaine de secondes ; sauf il inspire des pensées qui durent presque
une minute entière. C’est le type qui fréquenterait le métro, c’est-à-dire qui se
trouverait forcément chez lui aux croisements banals avec des inconnus
aléatoires (un foyer qui quand même semble infini dans son intimité) …
8.
Hôtel du faisan (détruit)
Vielle
dame, directement à droite. Attention. Elle musarde à l’aide d’une canne.
Cheveux blancs, des touffes assez éparses. Lentement, lentement, lentement, la
canne vérifie la sûreté du sol, et elle la suit. Elle orne ses pieds de
chaussures noires, style « Mary Jane » à l’orthopédique, pantalons — plus
rien, disparue à l’intérieur du magasin et je ne la vois plus
16.
Vieux- Tours
Mec,
tatoué, sis sur un banc en dehors du café « La belle époque 60-70 ».
Des lunettes épaisses, mais sportives ; cheveux élégants, mais clairsemés ;
bras musculaires, maintenant au repos. Il fume une clope et avec les vrilles de
fumée s’envolent également les stresses de sa journée, de sa semaine, de son
mois, de son année, de ses années adultes, voire sa vie entière.
Son
âge reste imperceptible : mélangez des sourcils bien tricoté avec une peau
claire ; des yeux alertes avec une bouche entourée de rides ; une jeune
carrure, athlétique, avec des tatouages qui racontent une vie jadis ; et y
ajoutez l’amitié d’une jeune pote, air skateur, avec les indices d’un cerveau réfléchissant ;
et il se définit.
Au
lever des yeux il se transforme, portant maintenant un veston en cuir, marron ;
le look entier se bascule. Aux rayons de soleil, un autre changement. Deux
filles viennent de s’asseoir et je n’arrive plus à voir que son bras gauche,
flottant au-dessus les vagues des siècles passés.
17.
Maison dite Pierre- du- Puy
Jeune
homme – plutôt mec – vêtu de sweatshirt avec une cagoule rose vif. Veston noir.
Entouré de deux potes au café, il est caché sauf un dos, qui indique mine surfeur-américain,
avec des traces « fratty ».
D’un
coup il se lève, ainsi brisant tous les jugements précédents. Le gros dos
cachait une réalité à lunettes, rond, ornée de baskets blancs et pantalons
cargo. Visage sérieux et plus – mais le « plus » échappe à une
description concrète. Presque une glace mouillée, qui reflète les âmes de ceux
qui y regardent de façon floue.
18.
Pension Vauquer
Jeune
homme transgenre. Pantalons en velours, noirs, le pan d’une chemise verte fait
coucou aux passants sous un pull blanc. Cheveux teintés marron-obscur, avec un
balayage platine. Des oreilles pendent des belles boucles d’oreille, dorées,
parfaitement symétriques. Il est presque arrivé – puis tourne aussitôt et
revient d’où il s’est apparu.
19.
Vestiges de la collégiale Saint-Martin (Tour Charlemagne)
Femme :
chaussures marque « Sperry Topsider » à la Emma ; pantalons
matériel jean, mais couleur bleu léger ; imperméable brun claire, qui a vécu
son apogée aux années 1970. Sa ressemblance à l’ennemi juré de n’importe
laquelle protagoniste bienveillant – banale mais lâche – faire s’attarder un
goût amer aux bouches de ses baudad.e.s.
20.
Maison natale (détruite)
Homme,
d’âge mûr, porte des pantalons rouge vif, veston bleu foncé, apporte un
parapluie, au lever des yeux et il s’est dissipé…
21.
Maison familiale
Femme,
âge mûr-jeune (en fait elle a encore la vingtaine). Grand et mince, jeans
moulant, hautes bottes marrons, cheveux teintés rouge. Au lever des yeux elle
aussi est disparue ; une spectatrice aurait l’impression qu’elle s’est
faite engloutir par les nuages et la pluie et le vent.
Encore
une fois j’avais visé quelqu’un extrêmement transitoire. Mais nous sommes tou.te.s
transitoires, n’est-ce pas?
22.
Lycée Descartes
Attention :
des élèves partout ! L’une, jeune fille, pantalons jeans-noirs ; baskets
de mode marque « FILS », noirs ; imperméable jaune vif, de
taille longue, cool. Elle pose
légèrement un gros parapluie rouge sur terre. Aux cheveux blond foncé, à la
fois bouclés et lisses. Elle passe d’une conversation avec deux jeunes paires,
assez pareille dans leur look cool-audacieux, à une échange-parole avec un
jeune mec, l’air sportif.
Je
réfléchis à la Sarah lycéenne : réservé, studieuse, sportive… je n’aurais
jamais flânée comme ça, au milieu d’un après-midi. Parfois je souhaite d’avoir
plus vécu pendant ma jeunesse. Puis je rigole car à l’âge de 23, ‘chui pas
vieille, même si j’en ai l’impression parmi les étudiants de 18, 19, 20, 21 ans
qui m’entourent…
23.
Hôtel Papion (détruit)
Homme,
air mendiant, shorts kaki, baskets Adidas des couleurs gris et orange, l’air
cool, chauve ; m’inquiète un peu à cause de ses pas branlants. L’archétype
typique d’un méchant au film d’aventure. C’est-à-dire qu’à un moment, c’est votre
orthodontiste, votre voisin, l’homme face à vous au métro : puis il vous
cloue sous un grand monument historique en demandant le code nucléaire qu’il
lui faut pour détruire le monde…
24.
Statue de Balzac (fondue)
Homme,
à l’aube de ses trentaines, attend. Pull bleu marine, pantalons bleu marine,
chemise de travail bleu clair, porte des lunettes sérieuses. Avec un sang-froid
remarquable il lance un appel à un taxi, qui est en fait une voiture, ce qu’il
monte, et l’acte finit par lui démasquer ses émotions internes. Un sourire
étincelant dépasse la fenêtre tintée de la voiture, un sourire partagé par la
conductrice, en fait sa mère.
À
la suite d’un coup de klaxon il disparaît. Si je ne m’étais pas levée les yeux,
j’aurais manqué la mariée qui vient de passer, éblouissante, déchirante la banalité
du grisâtre pluvieux.
1.
Jardin de la Préfecture
Une
maman dirige d’une main une poussette costaude, de l’autre un gamin âgé
peut-être de 4 ans. Tous ensemble ils portent un étalage éclatant de couleurs :
imperméable bleu marine vif, pantalons rouge et jaune avec un motif de fleurs
roses et jaunes et verts, écharpe blanc brillant. Encore une fois l’atmosphère
se déchire pour faire entrer cette espèce lointaine, qui se rapproche d’une
dizaine de mètres de mon perchoir, pour tout juste s’éloigner aussitôt…
2.
Hôtel particulier de la famille Mame
Une
très vieille dame, vêtue d’un mélange de kaki, aux couleurs qui couvrent toutes
les teintes de poussière. Or le point de mire est son parapluie qui – lorsqu’elle
atteint le carrefour, finalement – s’explose, se met à l’envers, se déchire –
ce parapluie ancien, effiloché, de motif écossais marron, brun-clair, rouge, bordeaux.
Les piques du parapluie percent le tissu actuellement fragile, au fil d’une cinquantaine
d’années d’avoir apporté une protection non rendue à la pareille.
3.
Pension Le Guay
Jeune
écolier, éclat de bleu vif au chaque sens possible : c’est-à-dire orné des
pantalons turquoise vif, veston d’hiver bleu roi, lunettes d’un bleu plastique,
sac à dos bleu roi (qui conviendrait également un lycéen de deux fois sa
taille). Il marche avec son papa des pas pressés, puis tous deux tournent le
coin et se volatilisent, à la recherche d’un chemin moins traversé.
4.
Stèle Balzac
Femme
ahurie, vêtue quasi-complètement en noir sauf un écharpe violet. Aux cheveux
trempés, elle a l’air de rentrer chez elle après un entraînement de natation ;
mais le passant perspicace saurait qu’elle s’est fait tremper en fait à cause
de la pluie, cet acte de se fortifier en nageant sur terre.
Un
groupe de jeunes collégiens, se précipitent dans l’autre direction, je ne
remarque que l’une qui apporte un violoncelle à dos, encadré dans un étui vert
vif
6.
Quartier de la cathédrale
Dans
l’entrée qui protège des torrents de pluie je me lève les yeux et on se croise
des regards : jeune femme, trempée, aux cheveux châtain-foncé et lunettes
rouges, baskets marque « Le coq sportif », mine réservée et sérieuse ;
et sa jumelle d’âge collégien, grande fille, trempée, aux cheveux
châtain-foncé, baskets rouge marque « Adidas », pantalons kaki,
imperméable rouge vif, mine réservée et sérieuse qui cache une gentillesse et
une légèreté dedans.
Nous
aurions été de grandes amies dans une autre vie, j’en suis certaine. J’imagine les
secrets, le bavardage amoureux, l’angoisse sur l’imperfection, les rires, que
nous aurions partagé…
7.
Appartement de l’Abbé Birotteau
Jeune
mec qui me rappelle mon frère à son âge collégien : très grand et mince,
grosses lunettes noires, un ruisseau de paroles assez chiantes sortent de la
bouche sans cesse, malgré la solennité des alentours…
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