(jeudi)
filant le long de la rue Colbert
yeux collés au sol tac tac tac
soulèvement brusque de la tête juste en face RUE des DÉPORTÉS
(vendredi)
déambulant
avec la famille mom dad dillon à
gauche le manège tout devant les pratiquants JW (harcèlent les passants en
silence) aussitôt à droite RUE du MARÉCHAL FOCH puis la forme bien
familière de mes arbres manucurés
(dimanche)
se
précipitant encore pressée à
gauche RUE des FUSILLÉS lorsque j’intègre la perception visuelle elle est loin,
disparue
(lundi)
Direction :
tabac le plus près. Mission : acheter la carte postale. DU COUP-INTERCEPTION
-À GAUCHE : les ondes de la place m’attirent me font dévier de la
destination prévue
(mardi)
un cloître
végétal impeccablement soigné s’épanouit en marges de mon champ de vision pancarte vert forêt dit LE CAFÉ
VALMY
**
>>Mardi :
soirée, vers 22h
Vieil homme franchit le seuil, aussi Ashkénaze –
« Gut [yuntif ?] [yenta ?] [yayayayë
?] »
{ch’comprends pas vraiment l’Yiddish}
« Bonsoir Daniel, viens, assieds-toi, je vais chercher
mes fichiers… »
{il doit avoir au
moins une quatre-vingtaine d’années}
« Alors, si on apporte la voiture lundi
prochain… »
{ose-je lui parler ? sinon il va partir à un moment
immanent. j’ose ? j’ose ? j’ose ?}
--Du coup, « Sarah »,
ça s’écrit comment ? C’est-à-dire, avec
hache ou sans ?
{yeux s’attisent sitôt}
--Euh avec, avec hache ; alors « S » -
« A » - « R » - « A » - « H »
{pendant un instant la haine inavouée de la petite princesse†,
qui trouvât son prénom ennuyeux et ancien, resurgit ; puis revient la
culpabilité rougissante, car la mère avait rêvé dès son enfance d’avoir sa propre
Sarah, un jour}
--Ah, bon, ça c’est l’orthographe à laquelle je m’attendais…
Tu sais pourquoi je t’ai posé la question ?
{j’apprendrais la prochaine soirée qu’à l’époque, chaque
femme inscrite aux préfectures est devenue « Sarah » de deuxième
prénom}
--Euhhh, la religion ?
{plutôt de marmonnements inaudibles}
--C’est à cause de
la religion ; vous saviez que
les musulmanes qui s’appellent « Sara » l’écrivent sans hache, mais
les juifs du prénom « Sarah » le font avec, presque sans exception ?
{à l’école primaire y’vait d’autres « Sara » ;
mais elles étaient toutes chrétiennes}
« Mais bon, alors
la voiture est la tienne, Claire ? »
{profonde inspiration}
--daniel ?
{rien}
--Daniel ?
{encore rien}
--DANIEL ?
--Hein ?
--Est-ce que je peux vous poser une question, un peu personnelle ?
--Ben oui, si j’ai
bien la réponse !
{des rires timides}
**
>>Mardi :
nuit, vers 23h
Vieil homme quitte le seuil. Un
vrai rescapé
**
(mercredi)
chez
Marie-Paul réunion d’AREHSVAL
(jeudi)
les étoiles fluo
(vendredi)
« …dès
l’arrivée des chemins en fer… »
(samedi)
A TOUTES
LES GLOIRES DE LA FRANCE.
(dimanche)
--Enchantée
de vous rencontrer M. {né le 20 février
1902 à Istanbul. Convoi n˚ 59 du 2 septembre 1943}††
† « Sarah »
veut dire « princesse » en hébreu
†† C’est-à-dire « Jacques Cohen », pp. 55, Sur la scène intérieure (Marcel Cohen)
**
(dimanche)
souvent
PLACE de la RÉSISTANCE je m’interroge l’âme
Depuis mon enfance, je me caractérise d’après ceux qui
m’entourent. Une pratique banale, avant qu’elle devienne dangereuse ; une
pratique risquée, avant qu’elle devienne meurtrière. Une pratique hors sujet, sauf qu’elle se déroule dans une cervelle
toujours surexcitée. Attention : surexcité,
jamais sûr. Chez une telle âme, elle ne
cesse jamais d’envisager qui j’aurais pu être, si seulement je n’étais pas la personne que je suis.
Âgée de 9 ou 10 ans,
rentrée de l’école, déjà parlé avec maman, déjà grignoté avec maman et dillon, devoirs
terminés, maintenant pelotonnée sur le sofa en velours vert-minuit, grande télé
devant le mur d’en face, les escaliers qui mènent au sous-sol à l’arrière, aussi
à l’arrière est l’autre salle du sous-sol remplie de jouets et livres et jeux
et poupées et briques de construction multicolores. Elle avale à grosses gorgées
The Devil’s Arithmetic
Je suis hyper-consciente de la chance qui dessine mes
racines : fille saine, intelligente, sportive, belle ; issue de deux
parents tendres et généreux, bien éduqués, de milieu aisé, qui fournissent à
leurs deux enfants toutes les opportunités et avantages possibles :
l’amour, la stabilité, la lecture, le voyage, le discipline ; résidente
d’un quartier où le système scolaire public fonctionne bien, où y’a plein de
profs forts, plein d’activités d’enrichissement, plein d’espace public vert.
Âgée de 7 ou 8 ans, en
vacances pendant un long-weekend à Washington DC, se tenant débout sur les
marches devant le Lincoln Memorial, figée
devant une maman folle de rage, qui réprimande sèchement ses deux enfants :
« I’m beyond sick of the two of you acting like spoiled brats, do you have
an-y i-de-a how lucky you are to be
here, you both need to turn your behavior around right now or there will be consequences… » elle pesta pendant des minutes
intemporelles, furieuse, la petite fille resta médusée de honte, l’esprit abîmé…
Quand j’écris, je fais de mon mieux pour considérer chaque
nuance, pour croire en la valeur de chaque personne, pour dévoiler chaque
histoire avec une curiosité insatiable. Quand je pense, la pratique s’inverse.
Sauvagement. Chez la penseuse qui occupe ma cervelle, il n’y a ni dignité, ni
mérite, ni valeur, autres que celles de la vie de ceux, celles, qui ont
souffert de façon inimaginable ; de ceux, celles qui sont marginalisé.e.s
quotidiennement ; de ceux, celles qui subissent la douleur de la violence,
de la mort, de la destruction, sans aucun espoir d’un meilleur lendemain.
Âgée de 8 ou 9 ans,
dans la voiture de Mme V., qui la conduit chez elle après qu’elle avait été
reçue chez la famille V. pour jouer avec Angela. Angela et son grand frère CJ
sont aussi présents pour le voyage. Ils franchissent le portail qui mène à son
quartier, un pâté de maisons dans un lotissement de pâtés de « McMansions », concrétisation du rêve
américain. Il fait noir et elle est
fort reconnaissante de cette obscurité lorsque CJ souffle de façon trop audible
« wow, look at all these mansions »,
et personne ne peut voir son visage rougi, brûlant, de gêne et de honte
En grandissant, je suis devenue de plus en plus conscientes
des injustices inexplicables du monde. Une prise de conscience qui m’a
bouleversée jusqu’au plus profond. C’est-à-dire : comme enfant, même comme
ado, en bénéficiant des inégalités du
monde, je me suis laissée croire à sa justice. Par la suite, je me suis laissée
croire d’avoir mérité toutes les opportunités, toutes les chances, tout le
privilège, que j’étais consciente de n’avoir que pours de raisons en dehors de
mon contrôle. La vérité – que je n’ai mérité cette bonne fortune ni plus,
ni moins, que personne d’autre ; et que je ne l’avais héritée que par
hasard, un hasard à la fois avantageux pour moi et désavantageux pour d’autres
– était insupportable. Lors de mes 18 ans, j’ai été témoin de preuves
indéniables de cette vraie injustice mondiale. Les rideaux de mon raisonnement
puéril ainsi arrachés, j’ai implosé.
Âgée de 19 ans, puis
de 20, lui arrivèrent les moments les plus atroces de sa vie. Pire que la peur
froide, éprouvée à l’âge de 12 ans, en se rendant compte que le cambrioleur
n’avait volé que ses sous-vêtements, ses soutien-gorges, ses
maillots de bain. Pire que la détresse vive de la petite chambre d’hôtel à la
plage, la fin de semaine de l’anniversaire de sa mère, éprouva à l’âge de 18
ans, lorsque l’espace trop petit pour deux, encore moins trois, s’est fait
secouer par la dispute rauque. Non, les années de ses 19 et 20 ans consistaient
d’une chute noire, d’une douleur inouïe au cœur, au cerveau, à l’esprit. De
vomissements acerbes et incessants, crevés que par des hurlements sauvages,
choquants, cruels. Du désespoir complet de son père, arrêté au feu rouge et en
sanglots, se demandant À HAUTE VOIX ce qui est arrivé à sa chère fille. De
l’angoisse brûlante de sa mère, elle-même perdant du poids, en brossant la
chevelure muant de sa fille, au pied de son lit d’hôpital. De la terreur de son
frère, qui ne cherchait qu’à revoir sa sœur. Du gouffre qui encore l’émaciait
de l’intérieur, malgré les kilos qu’elle commençait à reprendre.
En réfléchissant à mes trois premiers semestres
d’université, de très précises particularités me frappent. En résumé : Je ne
mérite pas ma place. Il me faut démontrer ma valeur, travailler plus dur, plus
longtemps. Je leur montrerai que si,
je mérite bien ma place. Premier semestre : A, A, A, A+. Échec.
Étudiante de « legacy » -- « double
legacy », téchniquement. Je ne mérite pas ma place. J’ai pas un travail
« work-study ». Je ne suis pas allée dans une école publique comme Lea, comme Shoemaker, où il n’y a jamais assez d’espace, jamais assez
d’enseignants, jamais assez de papier, jamais assez de crayons. Je ne mérite
pas ma place. Il me faut démontrer ma valeur, travailler plus dur, plus
longtemps. Deuxième semestre : A, A, A, A+. Échec.
« Double legacy ». Personne ne m’aimerait s’ils savaient
d’où je viens. Personne. Je ne mérite
pas ma place. Étudier plus, travailler plus,
plus, plus, plus. Jamais assez. « Entitled ».
« Privileged ». « Undeserving ». Détresse. Nourriture. Je ne
mérite pas ma place. Suis toutes les règles. Nourriture. Il me faut démontrer
ma valeur, travailler plus dur, plus longtemps. Pourquoi j’ai tellement de mal
à manger ? Je ne mérite pas ma place. Suis toutes les règles. Nourriture. Mon
bras n’était pas si mince hier. Suis toutes les règles. Nourriture. Troisième
semestre : A, A, A, A+. Échec.
Qu’est-ce qu’il y a ? Quelque chose VA TRÈS MAL. J’AI
BESOIN D’AIDE. JE NE COMPRENDS PAS. MAMAN ! MAMAN ! MAMAN ! [silence]
Âgée de 23 ans,
écoutant la discussion de privilège, de marginalisation, de lutte, des gens
avec pas assez qui chevauchent ceux avec trop. Elle ressent une empathie
immense, en même temps qu’une vieille vrille de honte, de culpabilité, de gêne.
Elle n’est pas l’enfant d’immigrés de première génération, ni de parents
absents, ni d’une famille pauvre. Elle n’est pas la jeune qui a dû travailler
pendant l’année scolaire, qui a dû s’occuper d’une jeune sœur, d’un père instable,
qui a dû sacrifier son petit déj pour sa santé féminine. Elle a reçu une bourse
pour l’aider à payer les frais du programme d’échange, mais elle est chanceuse
d’être issue d’une famille qui aurait pu les payer quand même. Le vieux calcul
la nargue : ∑((les vacances) + (les voyages dans le monde entier) – (la
peur du cambriolage) + (l’amour infini des deux parents) – (la très grave maladie)
– (deux grands-parents éloignés) – (les arrières-grands-parents, immigrés, qui
ont fui la persécution) + (la colonie de vacances chaque été de son enfance) + (aucun
souci financier) + (aucun souci matériel) – (mère qui avait été une étudiante
« FGLI ») + (les vêtements de marque)) ^(∞) = jamais assez, aucune
valeur, nulle, décevante.
Bref : [enfant de
milieu aisé] = [aucun espace pour glisser] = LA PERFECTION, toujours. Des
conneries, rien que des conneries, elle le sait bien. Elle devrait ajouter une
deuxième spécialisation à ses travaux : celle de maths (des fous).
Pourquoi je continue à me caractériser par rapport à ceux
qui m’entourent, ceux qui m’ont précédée ? Pourquoi je consacre tellement
d’énergie à combattre des forces sur lesquelles je n’ai aucun contrôle ?
Pourquoi j’ai tellement mal – moins souvent, mais de temps en temps encore – à
m’aimer pour qui je suis, et pour qui je
suis pas ?
**
(lundi)
Souvent, place de la résistance,
je m’interroge l’âme.
Si j’avais vécu la guerre, aurais-je risqué ma peau pour sauver
autrui ? Aurais-je été déportée ? Serais-je devenue une rescapée ? Si j’avais survécu aux horreurs, qu’est-ce
que j’aurais fait de ma vie, après ? Qui, dans notre monde actuel, éprouve
l’équivalent de la Shoah en ce moment ? Qu’est-ce que je peux faire pour
leur apporter du soutien, de la fortitude, du réconfort ? De l’apaisement ?
*
Qu’est-ce que je peux faire pour m’en apporter, pour m’en apporter
de cet apaisement ?
*
Bande-son : Hey -- Red Hot Chili Peppers
*
Bande-son : Hey -- Red Hot Chili Peppers
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