dimanche 23 juin 2019

écriture: lieu d'a.pays.ement, semaine du 18 juin


(jeudi)
filant le long de la rue Colbert yeux collés au sol tac tac tac soulèvement brusque de la tête juste en face RUE des DÉPORTÉS

(vendredi)
            déambulant avec la famille mom dad dillon à gauche le manège tout devant les pratiquants JW (harcèlent les passants en silence) aussitôt à droite RUE du MARÉCHAL FOCH puis la forme bien familière de mes arbres manucurés

(dimanche)
            se précipitant encore pressée à gauche RUE des FUSILLÉS lorsque j’intègre la perception visuelle elle est loin, disparue

(lundi)
            Direction : tabac le plus près. Mission : acheter la carte postale. DU COUP-INTERCEPTION -À GAUCHE : les ondes de la place m’attirent me font dévier de la destination prévue

(mardi)
            un cloître végétal impeccablement soigné s’épanouit en marges de mon champ de vision pancarte vert forêt dit LE CAFÉ VALMY

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>>Mardi : soirée, vers 22h

Vieil homme franchit le seuil, aussi Ashkénaze –

« Gut [yuntif ?] [yenta ?] [yayayayë ?] »

{ch’comprends pas vraiment l’Yiddish}

« Bonsoir Daniel, viens, assieds-toi, je vais chercher mes fichiers… »

{il doit avoir au moins une quatre-vingtaine d’années}

« Alors, si on apporte la voiture lundi prochain… »

{ose-je lui parler ? sinon il va partir à un moment immanent. j’ose ? j’ose ? j’ose ?}

--Du coup, « Sarah », ça s’écrit comment ? C’est-à-dire, avec hache ou sans ?

{yeux s’attisent sitôt}

--Euh avec, avec hache ; alors « S » - « A » - « R » - « A » - « H »

{pendant un instant la haine inavouée de la petite princesse, qui trouvât son prénom ennuyeux et ancien, resurgit ; puis revient la culpabilité rougissante, car la mère avait rêvé dès son enfance d’avoir sa propre Sarah, un jour}

--Ah, bon, ça c’est l’orthographe à laquelle je m’attendais… Tu sais pourquoi je t’ai posé la question ?

{j’apprendrais la prochaine soirée qu’à l’époque, chaque femme inscrite aux préfectures est devenue « Sarah » de deuxième prénom}

--Euhhh, la religion ?

{plutôt de marmonnements inaudibles}

--C’est à cause de la religion ; vous saviez que les musulmanes qui s’appellent « Sara » l’écrivent sans hache, mais les juifs du prénom « Sarah » le font avec, presque sans exception ?

{à l’école primaire y’vait d’autres « Sara » ; mais elles étaient toutes chrétiennes}

« Mais bon, alors la voiture est la tienne, Claire ? »

{profonde inspiration}

--daniel ?

{rien}

--Daniel ?

{encore rien}

--DANIEL ?

--Hein ?

--Est-ce que je peux vous poser une question, un peu personnelle ?

--Ben oui, si j’ai bien la réponse !

{des rires timides}

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>>Mardi : nuit, vers 23h

Vieil homme quitte le seuil. Un vrai rescapé

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(mercredi)
            chez Marie-Paul réunion d’AREHSVAL

(jeudi)
            les étoiles fluo

(vendredi)
            « …dès l’arrivée des chemins en fer… »

(samedi)
            A TOUTES LES GLOIRES DE LA FRANCE.

(dimanche)
            --Enchantée de vous rencontrer M. {né le 20 février 1902 à Istanbul. Convoi n˚ 59 du 2 septembre 1943}††

« Sarah » veut dire « princesse » en hébreu
†† C’est-à-dire « Jacques Cohen », pp. 55, Sur la scène intérieure (Marcel Cohen)



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(dimanche)
            souvent PLACE de la RÉSISTANCE je m’interroge l’âme

Depuis mon enfance, je me caractérise d’après ceux qui m’entourent. Une pratique banale, avant qu’elle devienne dangereuse ; une pratique risquée, avant qu’elle devienne meurtrière. Une pratique hors sujet, sauf qu’elle se déroule dans une cervelle toujours surexcitée. Attention : surexcité, jamais sûr. Chez une telle âme, elle ne cesse jamais d’envisager qui j’aurais pu être, si seulement je n’étais pas la personne que je suis.

Âgée de 9 ou 10 ans, rentrée de l’école, déjà parlé avec maman, déjà grignoté avec maman et dillon, devoirs terminés, maintenant pelotonnée sur le sofa en velours vert-minuit, grande télé devant le mur d’en face, les escaliers qui mènent au sous-sol à l’arrière, aussi à l’arrière est l’autre salle du sous-sol remplie de jouets et livres et jeux et poupées et briques de construction multicolores. Elle avale à grosses gorgées The Devil’s Arithmetic

Je suis hyper-consciente de la chance qui dessine mes racines : fille saine, intelligente, sportive, belle ; issue de deux parents tendres et généreux, bien éduqués, de milieu aisé, qui fournissent à leurs deux enfants toutes les opportunités et avantages possibles : l’amour, la stabilité, la lecture, le voyage, le discipline ; résidente d’un quartier où le système scolaire public fonctionne bien, où y’a plein de profs forts, plein d’activités d’enrichissement, plein d’espace public vert.

Âgée de 7 ou 8 ans, en vacances pendant un long-weekend à Washington DC, se tenant débout sur les marches devant le Lincoln Memorial, figée devant une maman folle de rage, qui réprimande sèchement ses deux enfants : « I’m beyond sick of the two of you acting like spoiled brats, do you have an-y i-de-a how lucky you are to be here, you both need to turn your behavior around right now or there will be consequences… » elle pesta pendant des minutes intemporelles, furieuse, la petite fille resta médusée de honte, l’esprit abîmé

Quand j’écris, je fais de mon mieux pour considérer chaque nuance, pour croire en la valeur de chaque personne, pour dévoiler chaque histoire avec une curiosité insatiable. Quand je pense, la pratique s’inverse. Sauvagement. Chez la penseuse qui occupe ma cervelle, il n’y a ni dignité, ni mérite, ni valeur, autres que celles de la vie de ceux, celles, qui ont souffert de façon inimaginable ; de ceux, celles qui sont marginalisé.e.s quotidiennement ; de ceux, celles qui subissent la douleur de la violence, de la mort, de la destruction, sans aucun espoir d’un meilleur lendemain.

Âgée de 8 ou 9 ans, dans la voiture de Mme V., qui la conduit chez elle après qu’elle avait été reçue chez la famille V. pour jouer avec Angela. Angela et son grand frère CJ sont aussi présents pour le voyage. Ils franchissent le portail qui mène à son quartier, un pâté de maisons dans un lotissement de pâtés de « McMansions », concrétisation du rêve américain. Il fait noir et elle est fort reconnaissante de cette obscurité lorsque CJ souffle de façon trop audible « wow, look at all these mansions », et personne ne peut voir son visage rougi, brûlant, de gêne et de honte

En grandissant, je suis devenue de plus en plus conscientes des injustices inexplicables du monde. Une prise de conscience qui m’a bouleversée jusqu’au plus profond. C’est-à-dire : comme enfant, même comme ado, en bénéficiant des inégalités du monde, je me suis laissée croire à sa justice. Par la suite, je me suis laissée croire d’avoir mérité toutes les opportunités, toutes les chances, tout le privilège, que j’étais consciente de n’avoir que pours de raisons en dehors de mon contrôle. La vérité – que je n’ai mérité cette bonne fortune ni plus, ni moins, que personne d’autre ; et que je ne l’avais héritée que par hasard, un hasard à la fois avantageux pour moi et désavantageux pour d’autres – était insupportable. Lors de mes 18 ans, j’ai été témoin de preuves indéniables de cette vraie injustice mondiale. Les rideaux de mon raisonnement puéril ainsi arrachés, j’ai implosé.

Âgée de 19 ans, puis de 20, lui arrivèrent les moments les plus atroces de sa vie. Pire que la peur froide, éprouvée à l’âge de 12 ans, en se rendant compte que le cambrioleur n’avait volé que ses sous-vêtements, ses soutien-gorges, ses maillots de bain. Pire que la détresse vive de la petite chambre d’hôtel à la plage, la fin de semaine de l’anniversaire de sa mère, éprouva à l’âge de 18 ans, lorsque l’espace trop petit pour deux, encore moins trois, s’est fait secouer par la dispute rauque. Non, les années de ses 19 et 20 ans consistaient d’une chute noire, d’une douleur inouïe au cœur, au cerveau, à l’esprit. De vomissements acerbes et incessants, crevés que par des hurlements sauvages, choquants, cruels. Du désespoir complet de son père, arrêté au feu rouge et en sanglots, se demandant À HAUTE VOIX ce qui est arrivé à sa chère fille. De l’angoisse brûlante de sa mère, elle-même perdant du poids, en brossant la chevelure muant de sa fille, au pied de son lit d’hôpital. De la terreur de son frère, qui ne cherchait qu’à revoir sa sœur. Du gouffre qui encore l’émaciait de l’intérieur, malgré les kilos qu’elle commençait à reprendre.

En réfléchissant à mes trois premiers semestres d’université, de très précises particularités me frappent. En résumé : Je ne mérite pas ma place. Il me faut démontrer ma valeur, travailler plus dur, plus longtemps. Je leur montrerai que si, je mérite bien ma place. Premier semestre : A, A, A, A+. Échec.
Étudiante de « legacy » -- « double legacy », téchniquement. Je ne mérite pas ma place. J’ai pas un travail « work-study ». Je ne suis pas allée dans une école publique comme Lea, comme Shoemaker, où il n’y a jamais assez d’espace, jamais assez d’enseignants, jamais assez de papier, jamais assez de crayons. Je ne mérite pas ma place. Il me faut démontrer ma valeur, travailler plus dur, plus longtemps. Deuxième semestre : A, A, A, A+. Échec.
« Double legacy ». Personne ne m’aimerait s’ils savaient d’où je viens. Personne. Je ne mérite pas ma place. Étudier plus, travailler plus,  plus,  plus, plus. Jamais assez. « Entitled ». « Privileged ». « Undeserving ». Détresse. Nourriture. Je ne mérite pas ma place. Suis toutes les règles. Nourriture. Il me faut démontrer ma valeur, travailler plus dur, plus longtemps. Pourquoi j’ai tellement de mal à manger ? Je ne mérite pas ma place. Suis toutes les règles. Nourriture. Mon bras n’était pas si mince hier. Suis toutes les règles. Nourriture. Troisième semestre : A, A, A, A+. Échec.
Qu’est-ce qu’il y a ? Quelque chose VA TRÈS MAL. J’AI BESOIN D’AIDE. JE NE COMPRENDS PAS. MAMAN ! MAMAN ! MAMAN ! [silence]

Âgée de 23 ans, écoutant la discussion de privilège, de marginalisation, de lutte, des gens avec pas assez qui chevauchent ceux avec trop. Elle ressent une empathie immense, en même temps qu’une vieille vrille de honte, de culpabilité, de gêne. Elle n’est pas l’enfant d’immigrés de première génération, ni de parents absents, ni d’une famille pauvre. Elle n’est pas la jeune qui a dû travailler pendant l’année scolaire, qui a dû s’occuper d’une jeune sœur, d’un père instable, qui a dû sacrifier son petit déj pour sa santé féminine. Elle a reçu une bourse pour l’aider à payer les frais du programme d’échange, mais elle est chanceuse d’être issue d’une famille qui aurait pu les payer quand même. Le vieux calcul la nargue : ∑((les vacances) + (les voyages dans le monde entier) – (la peur du cambriolage) + (l’amour infini des deux parents) – (la très grave maladie) – (deux grands-parents éloignés) – (les arrières-grands-parents, immigrés, qui ont fui la persécution) + (la colonie de vacances chaque été de son enfance) + (aucun souci financier) + (aucun souci matériel) – (mère qui avait été une étudiante « FGLI ») + (les vêtements de marque)) ^(∞) = jamais assez, aucune valeur, nulle, décevante.

Bref : [enfant de milieu aisé] = [aucun espace pour glisser] = LA PERFECTION, toujours. Des conneries, rien que des conneries, elle le sait bien. Elle devrait ajouter une deuxième spécialisation à ses travaux : celle de maths (des fous).

Pourquoi je continue à me caractériser par rapport à ceux qui m’entourent, ceux qui m’ont précédée ? Pourquoi je consacre tellement d’énergie à combattre des forces sur lesquelles je n’ai aucun contrôle ? Pourquoi j’ai tellement mal – moins souvent, mais de temps en temps encore – à m’aimer pour qui je suis, et pour qui je suis pas ?

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(lundi)
Souvent, place de la résistance, je m’interroge l’âme.

Si j’avais vécu la guerre, aurais-je risqué ma peau pour sauver autrui ? Aurais-je été déportée ? Serais-je devenue une rescapée ? Si j’avais survécu aux horreurs, qu’est-ce que j’aurais fait de ma vie, après ? Qui, dans notre monde actuel, éprouve l’équivalent de la Shoah en ce moment ? Qu’est-ce que je peux faire pour leur apporter du soutien, de la fortitude, du réconfort ? De l’apaisement ?

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Qu’est-ce que je peux faire pour m’en apporter, pour m’en apporter de cet apaisement ?





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Bande-son : Hey -- Red Hot Chili Peppers


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