The Story - Brandi Carlile
En déambulant le
long de ses anciens murs grêlés, je suis assoiffée par une curiosité de tout
savoir. Je veux sentir le parfum du bois mouillé une journée pluvieuse, je veux
laisser une légère empreinte au coin d’une porte toute neuve, je veux participer
aux quotidiens qui s’y sont déroulés pendant les mille années précédentes. Une éternité
instantanée. En gravissant les
marches creusées par les pas d’innombrables
autres, j’inspire. En redescendant je m’imagine ici parmi les anciennes
religieuses, tête baissée, jambes cachées sous une jupe noire. Intimidée ?
Fière ? Apeurée ? Maline ? Seule ? Atrocement difficile de concevoir
une telle image hors des ombres du monde qui me connaît. Mais assez facile d’en
extraire de possibles questions et craintes et convoitises urgentes, qui
auraient peut-être tourmentées un esprit du douzième siècle.
*
[1. l’amant]
Ma chère Aliénor,
Je pense à toi souvent,
la douceur de ta peau, l’impression de tes lèvres sur les miennes, ton petit nez de chat... Parfois la
nuit j’ai du mal à dormir, l’intensité de mes désirs est si accablante. Lorsque j’ai reçu les
nouvelles de ton mariage raté, j’ai vécu un moment d’allégresse inouïe en rêvant
que c’était pour moi que tu l’avais
quitté ; mais, hélas, on n’est plus au cœur battant, vif, de la deuxième
croisade. En dépit du carnage j’ai grande envie d’y retourner, ma chérie, de te sentir encore une fois parmi
les étoiles du désert…
As-tu encore ta boîte de plumes fines, blasonnée du paon bleu et
d’émeraudes de mer ? Dis-moi que tu me rédigeras une lettre en réponse à
celle-ci avec l’une de ces plumes et je m’affaiblirai de joie. Ô ma chère
Aliénor, comme tu me manques ! Ô, Dieu qui êtes aux cieux, comme je souhaite être à votre place pour
pouvoir voir d’en haut la tête de ma chérie Alie ! […]
Enfin mon biquet, saches que des profondeurs de mon cœur, je pense
à ta majesté, toi qui est ma reine de la nuit, et je ne vis que pour t’entendre à nouveau,
M. –
*
Aurais-je vraiment voulu habiter l’abbaye de Fontevraud médiévale, sous la règle
étouffante de l’Église et la surveillance interminable des moines ? Aurais-je
vraiment voulu mener une vie discrète, pieuse, silencieuse, clôturée à
l’intérieur de murs obscurs ? Me serais-je réjouie du port de robe, jupe, bonnet, point de
choix ? Ou plutôt – crois-je vraiment que la vie pénitentiaire me serait bien allée
? Une vie d’isolement, de vide, d’éloignement du monde ; une
incarcération sur-réglée, cachée de la vue d’autrui ? Je n’en veux plus,
j’en ai marre de la vie clôturée, soit par des contraintes sociales, soit par
des maladies, soit par des actes apeurés d’évitement.
*
[2. le policier]
La nuit se faisait
noire, nuageuse, fraîche. Rien n’était perceptible dans l’obscurité totale ;
même les fils fins des toiles d’araignée ne luisaient point. Chaque
bruit semblait figé, n’osant point froufrouter et briser le silence lourd ;
Dieu même donnait l’impression de retenir son souffle.
De sa cachette, la damoiselle fit
un léger sursaut. Elle venait de remarquer le reflet d’une hexagone brillante,
peut-être l’écaille d’un serpent, qui tressaillit minutieusement. Elle fronça
les sourcils et se pencha vers sa droite pour mieux regarder.
Depuis sa jeunesse, sa ville boisée se trouvait tourmentée dans les moments d’obscurité par
des actes inexprimables. Les bruits de volées d’oiseaux la durée entière de la
nuit, mais aucune aile visible dans le ciel étoilé ; de grosses taches
rouges et jaunes dans les rues à côté des prés, mais aucun corps ni roue aux
environs ; et pire encore, le mot griffonné sur l’enceinte de l’église :
ATTENTION
À CELUI QUI SE GAVE AU CLAIR DE LUNE
Ce dernier message faisait tellement peur au peuple de la ville, des vieilles dames aux
chevaliers soi-disant intrépides. En constatant la terreur froide de ces derniers, la damoiselle
sut qu’elle devrait agir. Elle glissa une main dans sa poche intérieure,
vérifiant le plus silencieusement possible que l’éclat argent était encore là. La
lame la rassura mais le
craquement des brindilles derrière
elle lui fit perdre l’équilibre…
*
En quoi consiste l’identité humaine ? Pour certains, une connaissance de soi se révèle à
travers des chemins bien traversés ; pour d’autres, elle apparaît dans des
endroits locaux. Peut-être que la meuf là-bas s’identifie aux autres à force des pratiques culturelles
et religieuses qu’ils partagent tous ; et il est possible que le mec à
côté s’identifie grâce à sa langue maternelle, à la nourriture faite pour lui par sa maman. Je
me demande si le gamin à lunettes s’identifie à cause de celles-ci, ou s’il
s’identifie face à ses pairs au visage-nu.
J’ai l’impression que l’identité se construit souvent à la différence d’autre
chose ; soit langue maternelle, soit pays d’origine, soit genre, soit âge,
soit politique ; soit une somme des choix faits exprès, soit des exigences
imposées. Ce que je trouve marrant, car on nous enseigne que l’identité est la
seule entité qui appartienne
uniquement à nous.
*
[3. le philosophe]
De la moralité de l’Homme
On constate qu’à travers sa vie, l’homme se trouve, soit de sa propre volonté ou de
celle d’autrui, devant des choix
qui finissent par le définir. Pour quelques esprits courageux, la
décision d’entrer dans des
combats mortels en font des héros aux yeux de ceux qui les aiment ;
et pour des esprits plus avares,
de grosses quantités d’or et d’argent les enrichissent de façon matérialiste.
Mais au fond de l’esprit de l’homme se trouve un réseau ni
forcément courageux, ni forcément avare ; et c’est cela que nous appelons
« LES FORCES MORALES », ce dont on traite ici…
***
Mais si après tout, si après tout
ça, vous ne lisiez que
l’équivalent de nos magazines actuels, Aliénor ? Ou l’équivalent de nos
bandes-dessinés, voire celui de nos tomes de développement personnel ? Si
en fait vous ne lisiez point,
mais plutôt vous vous posiez devant un livre vide, ne lisant que l’Histoire des
visages qui déambulent autour de toi, la poésie des joues pleines de
taches de rousseur, les contes prosaïques d’un clin d’œil coquin ?
Mais si ?
Mais si ?
Mais si ?
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