{ 27.5.19 ~ Place de la Résistance }
12h14 – Malgré la pluie assez intense d’il y a une heure, je
m’assieds ici sur un banc sec. Je constate de jolies fleurs rose vif et blanches
que je n’avais pas remarquées la semaine passée. Je passe d’Angèle (que
j’écoutais sans cesse tout au long de la semaine dernière) aux Strokes (groupe
de rock-alternatif américain – ou peut-être anglais, sais pas –enfin ils
chantent en anglais). Il est intéressant de ressentir les changements dans
l’ambiance provoqués par mon nouveau choix musical – on dirait que je me fais submerger
par les vagues de détermination, voire d’espoir, en m’éloignant de façon
basculante de la mélancolie de #balanceton[quoi].
Depuis samedi en fait j’ai l’esprit assez démoralisé. J’ai
la forte impression, à chaque fois que j’ouvre la bouche, de m’écouter depuis un
perchoir élevé, avec horreur, lorsque j’enregistre les paroles dés-harmonisées,
déséquilibrées, aliénées, qui m’échappent de façon bric-à-brac. J’ai du mal à
respirer, j’ai tellement honte de ma voix affreuse, américaine, qui a même suscité des indications quasi-anglaises hier
au fleuriste :
« NO
CARTE »
--Ouais, je comprends ! j’avais marmotté en rougissant,
tandis que je n’avais qu’une envie de muer, pour ainsi me libérer de mon corps
affreux, pour alors pouvoir crier dans un accent que personne ne douterait être
celui d’une vraie française – « une locale » :
-- « M. le fleuriste, je comprends votre français élégant,
pressé, rauque, joli ! Ecoutez-moi bien, moi aussi, écoutez mon.propre.français également
parfait !!!! »
**
La pluie recommence à coups forts, et après quelques minutes
de sécheresse, elle réussit à tremper ma cachette sous les feuilles épaisses de
l’arbre. Je pars
**
{ quelques jours plus tard }
Je n’aurais aucun.e ami.e si je m’adressais à autrui comme je
m’adresse à moi-même. Depuis un jeune âge j’écoute une voix intérieure qui me
tance sans relâche :
« t’as travaillé assez dur ? si ? mais non,
t’peux pas être certaine, faut travailler plus dur la prochaine fois… tiens, attention, fais-pas ça, qu’en
penseraient les autres?! faut pas perdre la confiance, le respect, l’amour de mom et dad, de dillon, de grandma
lil, de tes amis, de tes profs … il faut être la meilleure, toujours, toujours, toujours, point de choix… t’as
travaillé assez dur ? si ?
mais non, t’peux pas être certaine…
jamais assez certaine, jamais assez certaine, jamais assez certaine
[…] »
Je crois de n’avoir jamais écrit sur une page, de manière si
explicite, les paroles de mon insupportable pote interne. Ma poitrine se resserre un peu, la rigueur
de ma soi-disant pote est acerbe. Je pense à la gamine réservée aux grands yeux
marrons et aux épais cils et suis triste.
*
Depuis un certain temps récent je peux lier ce monologue à mes
tendances intenses ; puis retracer ces tendances intenses à une engueulade
inexhaustive de mon identité, une engueulade qui tire ses fils des profondeurs
de mon être. Or j’arrive seulement à l’articuler de cette façon directe
maintenant. Un petit souffle m’échappe
*
{rediffusion}
Si je reçois uniquement les notes les plus hautes, mes
parents continueront à m’aimer…
Si je gagne une place dans les équipes de foot et
d’athlétisme, j’aurai une valeur interne…
Si je gagne « le grand concours » au lycée, Madame
saura ma dédicace au français…
Si je ne suis pas acceptée dans une grande école, je ne
serai plus intelligente…
Si j’impressionne autrui avec ma perspicacité, ma
générosité, mon courage, je garderai des ami.e.s…
Si je me trompe, ce serait la fin du monde…
Si je me trompe, je révèlerai mes imperfections…
Si je suis imparfaite, je m’avèrerai indigne des
opportunités et ressources et privilèges et avantages que je reçois depuis
toujours, et qui proviennent de forces en dehors de mon contrôle…
*
Au niveau intellectuel je comprends la folie de ces pensées.
Pourtant je ressens encore une éfaufilement viscérale à l’idée de me lâcher
complètement..
*
Je suis américaine. Je viens d’une famille gentille et
généreuse, qui me fournit depuis mon enfance de belles opportunités pour
m’enrichir à travers les voyages et la lecture et la musique et le sport et les
jeux et un amour sans réserve... J’en suis reconnaissante, et quand bien même je
tente de camoufler cette identité avec des vêtements européens, une mine
israélienne, une perspective « d’immigrée de première génération », une
habitude économe « ouvrière », une politesse excessive, des baskets
françaises, une syntaxe française, un accent
français… même si je sais que tous les autres savent qu’au fond c’est toujours
moi, Sarah…
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