lundi 3 juin 2019

au lieu d'a.pays.ement : semaine du 27 mai



{ 27.5.19 ~ Place de la Résistance }

12h14 – Malgré la pluie assez intense d’il y a une heure, je m’assieds ici sur un banc sec. Je constate de jolies fleurs rose vif et blanches que je n’avais pas remarquées la semaine passée. Je passe d’Angèle (que j’écoutais sans cesse tout au long de la semaine dernière) aux Strokes (groupe de rock-alternatif américain – ou peut-être anglais, sais pas –enfin ils chantent en anglais). Il est intéressant de ressentir les changements dans l’ambiance provoqués par mon nouveau choix musical – on dirait que je me fais submerger par les vagues de détermination, voire d’espoir, en m’éloignant de façon basculante de la mélancolie de #balanceton[quoi].

Depuis samedi en fait j’ai l’esprit assez démoralisé. J’ai la forte impression, à chaque fois que j’ouvre la bouche, de m’écouter depuis un perchoir élevé, avec horreur, lorsque j’enregistre les paroles dés-harmonisées, déséquilibrées, aliénées, qui m’échappent de façon bric-à-brac. J’ai du mal à respirer, j’ai tellement honte de ma voix affreuse, américaine, qui a même suscité des indications quasi-anglaises hier au fleuriste :

« NO CARTE »

--Ouais, je comprends ! j’avais marmotté en rougissant, tandis que je n’avais qu’une envie de muer, pour ainsi me libérer de mon corps affreux, pour alors pouvoir crier dans un accent que personne ne douterait être celui d’une vraie française – « une locale » :

-- « M. le fleuriste, je comprends votre français élégant, pressé, rauque, joli ! Ecoutez-moi bien, moi aussi, écoutez mon.propre.français également parfait !!!! »

**

La pluie recommence à coups forts, et après quelques minutes de sécheresse, elle réussit à tremper ma cachette sous les feuilles épaisses de l’arbre. Je pars

**

{ quelques jours plus tard }

Je n’aurais aucun.e ami.e si je m’adressais à autrui comme je m’adresse à moi-même. Depuis un jeune âge j’écoute une voix intérieure qui me tance sans relâche :

« t’as travaillé assez dur ? si ? mais non, t’peux pas être certaine, faut travailler plus dur la prochaine fois… tiens, attention, fais-pas ça, qu’en penseraient les autres?! faut pas perdre la confiance, le respect, l’amour de mom et dad, de dillon, de grandma lil, de tes amis, de tes profs … il faut être la meilleure, toujours, toujours, toujours, point de choix… t’as travaillé assez dur ? si ? mais non, t’peux pas être certaine… jamais assez certaine, jamais assez certaine, jamais assez certaine […] »

Je crois de n’avoir jamais écrit sur une page, de manière si explicite, les paroles de mon insupportable pote interne. Ma poitrine se resserre un peu, la rigueur de ma soi-disant pote est acerbe. Je pense à la gamine réservée aux grands yeux marrons et aux épais cils et suis triste.

*

Depuis un certain temps récent je peux lier ce monologue à mes tendances intenses ; puis retracer ces tendances intenses à une engueulade inexhaustive de mon identité, une engueulade qui tire ses fils des profondeurs de mon être. Or j’arrive seulement à l’articuler de cette façon directe maintenant. Un petit souffle m’échappe

*

{rediffusion}

Si je reçois uniquement les notes les plus hautes, mes parents continueront à m’aimer…
Si je gagne une place dans les équipes de foot et d’athlétisme, j’aurai une valeur interne…
Si je gagne « le grand concours » au lycée, Madame saura ma dédicace au français…
Si je ne suis pas acceptée dans une grande école, je ne serai plus intelligente…
Si j’impressionne autrui avec ma perspicacité, ma générosité, mon courage, je garderai des ami.e.s…
Si je me trompe, ce serait la fin du monde…
Si je me trompe, je révèlerai mes imperfections…
Si je suis imparfaite, je m’avèrerai indigne des opportunités et ressources et privilèges et avantages que je reçois depuis toujours, et qui proviennent de forces en dehors de mon contrôle…

*

Au niveau intellectuel je comprends la folie de ces pensées. Pourtant je ressens encore une éfaufilement viscérale à l’idée de me lâcher complètement..

*

Je suis américaine. Je viens d’une famille gentille et généreuse, qui me fournit depuis mon enfance de belles opportunités pour m’enrichir à travers les voyages et la lecture et la musique et le sport et les jeux et un amour sans réserve... J’en suis reconnaissante, et quand bien même je tente de camoufler cette identité avec des vêtements européens, une mine israélienne, une perspective « d’immigrée de première génération », une habitude économe « ouvrière », une politesse excessive, des baskets françaises, une syntaxe française, un accent français… même si je sais que tous les autres savent qu’au fond c’est toujours moi, Sarah…


Bande-son: Under Cover of Darkness -- The Strokes

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